Discours politique

Charles de Gaulle, Conférence de presse (28 octobre 1966) (28/10/1966)

Mesdames, Messieurs, je suis heureux de vous voir.

Pour ce qui concerne la France, je crois que ce que nous aurons à dire aujourd'hui n'est pas dramatique parce que par contraste avec ce qui est arrivé souvent et avec ce qui se passe dans beaucoup d'autres pays, la France aujourd'hui ne vit pas de drame. Alors, c'est en toute sérénité que nous parlerons, si vous le voulez bien, de la politique étrangère de la France, de son action au dehors. Puis nous parlerons de Djibouti, nous parlerons de l'affaire sociale et nous parlerons des élections. J'espère que ce programme vous agrée.

Nous allons aborder la question de notre politique étrangère et comme d'habitude je vais d'abord demander aux uns et aux autres s'ils désirent me poser des questions, et quelles questions ils désirent me poser sur ce vaste sujet. Après quoi, si vous voulez bien, nous les classerons de manière à répondre, partie par partie, à ce qui me sera demandé. Je vous écoute.

Eh bien alors, il s'agit du Viêt-Nam. Il s'agit de l'Europe. Il s'agit de l'Alliance Atlantique. Je ne me trompe pas, c'est bien ce qui nous occupe ? Alors sur ces différentes questions, je vais vous répondre. Et d'abord, je vais parler, si vous le voulez bien, de ce qu'est la politique française en général.

Dans le monde tel qu'il est, on affecte parfois de s'étonner des soi-disant changements et détours de l'action de la France au-dehors, et même il y en a qui ont parlé de contradictions ou de machiavélisme. Eh bien ! je crois que si les circonstances changent autour de nous, en vérité, il n'y a rien de plus constant que la politique de la France. Cette politique, en effet, à travers les vicissitudes très diverses que nous présentent notre temps et notre univers, cette politique tend essentiellement à ce que la France soit et demeure une nation indépendante. Pourquoi ? Pour qu'elle joue son rôle à elle dans le monde. En vue de quoi ? En vue de l'équilibre, du progrès et de la paix. Cela ne veut pas dire, bien entendu, contrairement à ce que certains affirment, que nous voulions rester isolés et que jamais nous ne devions, nous ne voulions, lier notre action à celle des autres. Bien au contraire, nous n'avons pas vécu aussi longtemps et aussi durement comme peuple au milieu des peuples, sans avoir appris que nos moyens ont leurs limites, que notre géographie nous expose à de grands périls, que notre économie exige des échanges, que notre progrès est conjugué avec celui de l'humanité, que par conséquent, il nous faut nécessairement coopérer avec des partenaires. Mais l'indépendance signifie que nous décidons nous - mêmes de ce que nous avons à faire et avec qui, sans que cela nous soit imposé par aucun autre Etat et par aucune collectivité.

Il est vrai que parmi nos contemporains il y a beaucoup d'esprits, et souvent non des moindres, qui ont envisagé que notre pays renonçât à son indépendance sous le couvert de tel ou tel ensemble international. Ayant ainsi remis à des organismes étrangers la responsabilité de notre destin, nos gouvernants, n'auraient plus, suivant l'expression consacrée par cette école de pensée, qu'à "y plaider le dossier de la France". Il faut dire que l'affaiblissement relatif que nous avons subi - que nous avions subi - à la suite des 2 guerres avait l'air de donner un argument à ces champions de notre effacement. Sans doute aussi des idéologues enrobaient - ils l'abandon dans des théories plus ou moins séduisantes. Ainsi, certains, s'exaltant au rêve de l'Internationale, voulaient - ils placer notre pays, comme eux - mêmes se plaçaient, sous l'obédience de Moscou. Ainsi d'autres, invoquent, ou bien le mythe supranational, ou bien le péril de l'Est, ou bien l'intérêt que pourrait trouver l'Occident atlantique à unifier son économie, ou bien encore l'utilité grandiose d'un arbitrage universel, prétendaient - ils que la France laissât sa politique se fondre dans une Europe fabriquée tout exprès, sa défense dans l'OTAN, sa conception monétaire dans le fonds de Washington, sa personnalité dans les Nations-unies, et cetera. Certes, il est bon que de telles institutions existent et nous pouvons avoir quelque intérêt à en faire partie, mais si nous avions écouté leurs apôtres excessifs, ces organismes où prédominent - tout le monde le sait - la protection politique, la force militaire, la puissance économique, l'aide multiforme des Etats-Unis, ces organismes n'auraient été pour nous qu'une couverture pour notre soumission à l'hégémonie américaine. Ainsi la France disparaîtrait, emportée par les chimères.

Au contraire, pour ma part - qui ne le sait ? - je n'ai jamais cessé d'inciter notre pays à assumer son indépendance, et c'est cela qui fait depuis l'origine l'unité d'une politique qui est devenue, par la volonté du peuple, celle de la République. On ne voit pas, d'ailleurs, que la France et le monde s'en trouvent mal, et même il semble que les positions que nous prenons et les actions que nous entreprenons sont, en définitive, utiles à tous et notamment à nos amis américains. Par exemple, ce que nous disons, faisons pour le Viêt-Nam ou pour l'Europe, ou pour l'OTAN, ou pour la monnaie, je pense très sincèrement qu'ils auraient avantage à le vouloir et à le faire eux - mêmes.

Je vous dirai d'abord que nous sommes certains qu'il n'y a pas de victoire militaire qui puisse permettre aux Américains de soumettre les Vietnamiens et que nous ne croyons pas davantage à la possibilité pour ceux - ci de détruire les forces des Etats-Unis. Bien que le bombardement d'un petit peuple par un très grand et les pertes subies par les soldats des 2 côtés nous paraissent absurdes et détestables, nous n'avons à proposer aucune médiation dont personne ne voudrait et qui n'aboutirait à rien. Nous ne formulons pas de plan de paix, pour cette bonne raison qu'actuellement la paix est impossible. Mais, tout en constatant que la guerre a toutes chances de se poursuivre en Asie, ce que la réunion de Manille vient de montrer sans aucun doute possible, nous n'en indiquons pas moins clairement quelles sont à notre avis les conditions qui pourraient permettre un jour de négocier pour la faire cesser.

Ces conditions, que nous avons formulées à Phnom-Penh, puis à l'Assemblée générale des Nations-unies à New York, dépendent en vérité de la décision des Américains. Il s'agirait pour eux d'observer le principe suivant lequel chaque peuple, quel qu'il soit, doit régler lui - même ses affaires à sa façon et par ses propres moyens. Il s'agirait que les Américains appliquent ce principe au peuple vietnamien. il s'agirait par conséquent qu'ils ramènent délibérément en Amérique les forces que, peu à peu, ils ont amenées au Viêt-Nam, après le départ des nôtres. Il faudrait aussi qu'ils adoptent comme bases d'un futur règlement la neutralité réelle et réellement contrôlée du sud-est asiatique et l'aide à lui apporter pour qu'il puisse réparer ses ruines et reprendre son développement. Enfin, il faudrait que les Américains reconnaissent qu'en Asie aucun accord, aucun traité important n'est valable sans la participation de la Chine et qu'ils en tirent les conclusions quant aux relations à établir avec ce grand Etat et quant à la place qui lui revient aux Nations-unies.

Il est vrai que la politique et l'opinion américaines ne sont pas en ce moment - c'est le moins qu'on puisse dire - orientées dans ce sens et que, du coup, la position prise par la France à ce sujet heurte nombre d'esprits sur l'autre rive de l'Atlantique. Mais nous nous y tenons pourtant, parce que nous sommes convaincus qu'il n'y a pas d'autre solution concevable pour ce conflit s'il doit rester local, et aussi parce que les Etats-Unis, prestigieux, puissants et prospères comme ils le sont, tireraient moralement et matériellement beaucoup d'avantages de la paix si elle était rendue possible grâce à eux et de cette manière, même au cas où, sur place, la suite politique ne serait pas celle qu'ils auraient souhaitée. Au contraire, cette guerre, en se prolongeant, ne fera que leur apporter des charges et des inconvénients croissants sans aucune compensation, fût - elle d'ordre idéologique.

Si nous proclamons ce qui nous paraît le plus utile et le meilleur pour tous, y compris les Etats-Unis, et qui peut-être se fera quelque jour, nous le faisons comme des gens qui ont donné l'exemple naguère, en Algérie, en prenant sur eux - et croyez - moi c'était méritoire - d'y laisser la place à la paix. Nous le faisons aussi parce qu'en Occident aucun peuple ne porte plus d'attachement que le nôtre aux peuples d'Indochine et, enfin, nous le faisons à cause de notre amitié pour l'Amérique, amitié qui, depuis le début, nous a amenés sans cesse, en toute connaissance de cause, à tâcher de la détourner de cette funeste entreprise.

La conception que nous avons de l'Europe et l'action que nous y menons sont naturellement les nôtres, mais elles ne sont dirigées contre personne et même nous pensons qu'elles sont utiles à tout le monde.

Il est vrai qu'elles ont pour fondement l'Europe telle qu'elle est, et non pas telle qu'on a pu se figurer qu'elle était, et qu'elle n'est pas. Il est vrai que ce que nous tâchons d'y faire vise à servir ses intérêts à elle et non pas des intérêts qui lui soient extérieurs. Il est vrai que nous croyons bon que notre continent organise lui - même, d'un bout à l'autre de son territoire, la détente, l'entente et la coopération. Mais nous pensons qu'il n'y a rien là qui doive, en définitive, contrarier l'intérêt de personne, et telle est l'inspiration de notre politique européenne, qu'il s'agisse de nos rapports avec l'Allemagne, notre ennemie d'hier, ou de nos efforts pour que se réalise un groupement économique et si possible politique de l'Europe occidentale, ou enfin, de ce que nous faisons pour nous accorder et nous associer avec les pays de l'Est.

Pour ce qui est de l'Allemagne, malgré toutes les pertes que nous ont fait subir les guerres déclenchées par le premier Reich et par le troisième Reich, nous lui avons offert une franche réconciliation. J'ai moi - même parcouru ses villes, ses usines, ses campagnes pour le crier à son peuple, au nom de la France de toujours. Nous avons même été, il y aura bientôt 4 ans, jusqu'à conclure avec la République fédérale, et à sa demande, un traité qui aurait pu servir de base à une coopération particulière des 2 pays dans les domaines de la politique, de l'économie, de l'agriculture et de la défense. Ce n'est pas notre fait si les liens préférentiels, contractés en dehors de nous et sans cesse resserrés par Bonn avec Washington, ont privé d'inspiration et de substance cet accord franco-allemand. Il est bien possible que de ce fait nos voisins d'outre-Rhin aient perdu quelques occasions quant à ce qui aurait pu être l'action commune des 2 nations, parce que, pendant qu'ils appliquaient, non pas notre traité bilatéral mais le préambule unilatéral qui en changeait tout le sens et qu'eux - mêmes y avaient ajouté, les événements marchaient ailleurs et notamment à l'Est et même peut-être à Washington, brouillant les données de l'affaire telles qu'elles étaient au départ.

Pourtant, nous ne sommes revenus, ni sur l'oubli de nos griefs ni sur la pratique de rapports cordiaux avec l'Allemagne fédérale. Et même, tout en conservant, là comme ailleurs, l'entière disposition de nos troupes, nous consentons à maintenir pour le moment, sur son territoire, une force militaire, importante qui, bien évidemment, concourt à sa sécurité, que nous retirerions dès qu'elle viendrait à nous le demander, et pour l'entretien de laquelle, par opposition avec ses autres alliés, nous ne lui demandons aucune compensation financière. En somme, à l'égard de l'Allemagne, qu'aurions - nous pu raisonnablement faire de plus méritoire et de plus accommodant ?

D'autre part, si le Marché Commun européen est maintenant organisé, pour combien aura compté dans cette réussite la participation de la France ! Je ne parle pas seulement de l'inlassable contribution apportée à la construction de l'édifice par nos ministres et par nos experts. Je veux aussi souligner qu'à maintes reprises, c'est grâce à la netteté et à la fermeté de l'action de nos Pouvoirs publics que l'entreprise ne s'est pas égarée dans des voies qui n'avaient pas d'issue. C'est ainsi qu'en 1963, nous avons été amenés à mettre un terme aux négociations engagées à Bruxelles par l'Angleterre en vue d'entrer dans l'organisation, non point certes que nous désespérions de voir jamais ce grand peuple insulaire unir vraiment son destin à celui du continent, mais le fait est qu'il n'était pas alors en mesure d'appliquer les règles communes et qu'il venait, à Nassau, d'attester une allégeance extérieure à une Europe qui en serait une. Or, en se prolongeant vainement, ces négociations empêchaient bel et bien les 6 de bâtir leur Communauté.

Ce fut le cas, de nouveau, en 1965, lorsque nous dûmes interrompre à Bruxelles des entretiens qui paraissaient être sur le point d'aboutir mais qui n'aboutissaient pas parce qu'au moment décisif on remettait en cause l'achèvement du Marché Commun agricole, lequel nous était nécessaire, et qu'on réclamait de nous un grave abandon de souveraineté. Or, après certains remous, notre attitude s'est révélée éminemment salutaire puisqu'elle a fortement contribué à la décision prise par les 6 d'adopter cette année tous les règlements essentiels concernant l'agriculture et restés jusqu'alors en suspens, et de prendre acte du fait que désormais pour revenir sur ce qui avait été décidé, il faudrait l'unanimité des membres, autrement dit, l'aval de la France. On le voit, en soutenant de cette manière ses propres intérêts, la France a servi ceux de la Communauté, ne fut - ce qu'en la sauvegardant quand elle risquait d'échouer.

Au surplus, pour que la Communauté économique des 6 soit durable et pour qu'elle puisse aller en se développant, la coopération politique des Etats qui en sont membres est à coup sûr indispensable. Or nous n'avons cessé de proposer qu'une telle coopération s'organise progressivement à la seule condition qu'elle vise à définir et à suivre une politique qui soit européenne, et non point à se conformer par principe et nécessairement à une politique qui ne l'est pas. C'est cette condition qui a empêché jusqu'à présent le plan français d'être adopté bien qu'aucun autre n'ait été formulé. Mais du moment qu'on parlait d'Europe, comment méconnaître que la France a tout fait pour qu'elle naisse et se réalise à partir de l'Occident autrement qu'en vains discours ? Du reste, même si un jour le groupement économique des 6 est complété par leur concert politique, rien encore ne sera fait de valable ni de solide, pour ce qui est de l'Europe, tant que ses peuples de l'Ouest et ses peuples de l'Est ne se seront pas accordés. En particulier, la solution d'un problème aussi grave que celui du destin de l'Allemagne n'est pas concevable autrement. Quant au développement et au rayonnement de notre continent, actuellement contrariés par sa division, quel essor prendraient - ils dans l'union ! On sait quelle initiative la France a prise pour se rapprocher de l'Union Soviétique dans tous les domaines et qu'a illustrée le voyage que j'ai eu l'honneur de faire en Russie l'été dernier, voyage auquel vont fort heureusement répondre les visites de ses dirigeants. On sait aussi quelle rapidité et quelle étendue marquent les progrès accomplis, on sait quelles perspectives vraiment amples et vraiment fécondes ouvrent les accords économiques, culturels, scientifiques et techniques qu'ont conclus les 2 pays. Nul n'ignore d'autre part que nous sommes en train de renouveler profondément et positivement nos rapports avec la Pologne, la Roumanie, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie, la Hongrie. Entre tous ces peuples et le nôtre, aujourd'hui, la guerre froide apparaît comme dérisoire tandis que s'organise une grandissante et amicale coopération.

Telle est l'action européenne de la France. Si, comme nous le croyons, l'intérêt de tous, y compris celui de l'Amérique, est dans l'équilibre, le progrès et la paix de l'univers, comment pourrait - on nier qu'en nous efforçant de les établir en Europe, nous travaillons pour tout le monde ?

Beaucoup croyaient impossible, - il y en a qui disaient ridicule - ou bien dangereux pour notre sécurité, ou bien de nature à compromettre notre situation internationale le fait que la France recouvre son indépendance en matière de défense. Elle le fait pourtant bel et bien et l'on ne voit pas jusqu'à présent quel drame cela a pu entraîner. Dès à présent, si l'Alliance Atlantique demeure telle que nous l'avons conclue en 1949, il ne subsiste pour nous aucune subordination ni actuelle ni éventuelle de nos forces à une autorité étrangère. Dans 5 mois aucun état-major, aucune unité, aucune base d'aucune armée alliée ne restera sur notre territoire ; les militaires, les matériels, les navires, les avions qui souhaiteront passer par chez nous le feront en vertu d'une autorisation que nous leur donnerons cas par cas et pour le temps limité où ils seront en France ou dans notre ciel, déféreront aux ordres du commandement français.

D'autre part, nous faisons notre force atomique, dont la capacité, dès l'année prochaine, dépassera plusieurs milliers de kilotonnes pour dépasser les 100000, dès lors que dans les 4 ans elle sera devenue thermonucléaire. En même temps, nous rendons leur caractère pleinement national à nos armées de terre, de mer, de l'air, en fait de commandement, d'opérations, de formation, tout en les modernisant à tous égards et en les dotant de matériels fabriqués chez nous ou, pour certains, avec la seule participation d'un autre pays d'Europe.

Or on ne voit pas que la France en soit ruinée puisque, par rapport à son budget total, elle ne dépense pas plus pour sa défense qu'elle n'en dépensait avant : on ne voit pas non plus qu'elle soit plus menacée, car personne ne croit que le danger d'invasion grandisse ; on ne voit pas enfin qu'elle soit déconsidérée, car bien au contraire, tous les jours et partout, tous les signes montrent quelle salutaire impression produit la réapparition de notre pays au rang des grandes puissances.

Tel est, d'ailleurs, le fond des choses. La situation mondiale dans laquelle 2 super-Etats auraient seuls les armes susceptibles d'anéantir tout autre pays, posséderaient seuls, par la dissuasion, le moyen d'assurer leur propre sécurité, tiendraient seuls sous leur obédience chacun son camp de peuples engagés ne saurait à la longue que paralyser et stériliser le reste de l'univers en le plaçant tantôt sous le coup d'une écrasante concurrence, tantôt sous le joug d'une double hégémonie convenue entre les 2 rivaux. Dans de telles conditions, comment l'Europe pourrait - elle s'unir, l'Amérique latine se révéler, l'Afrique suivre sa propre route, la Chine trouver sa place, les Nations-unies devenir une efficace réalité ? Faute que l'Amérique et l'Union Soviétique aient détruit leurs armes absolues, il fallait rompre le charme. Nous le faisons, pour ce qui nous concerne, et par nos seuls moyens.

Certes, l'accession de la France à la puissance nucléaire en même temps qu'à l'indépendance en matière de défense nationale est pour elle, désormais, une garantie essentielle sans précédent de sa sécurité propre. Mais aussi, comme nous n'avons, nous, aucune ambition de nous étendre au-delà du territoire où nous sommes souverains, comme nos frontières actuelles nous suffisent telles qu'elles sont, comme nous ne prétendons ni convertir ni dominer, idéologiquement ou politiquement, ou économiquement, personne, comme nous ne serions entraînés dans aucun conflit que nous n'aurions pas voulu, il n'est pas un pays au monde qui puisse se sentir menacé par le fait que nos mains sont libres, tandis que notre force acquiert les suprêmes moyens. Bien mieux ! il y a là, pour l'univers, un élément nouveau et libérateur de nature à réduire la tension que provoque l'opposition des 2 camps formés autour des 2 colosses. En effet, dès lors que la France rompt cette étouffante rigidité, on va voir, on voit déjà s'estomper le jeu constamment et gravement dangereux qu'on appelait la guerre froide. Qui donc pourrait le regretter ?

Je vais vous répondre sur Djibouti. Je ne vous parlerai pas spécifiquement du statut pour une raison que vous comprendrez très bien. C'est que jusqu'à présent notre gouvernement n'a pas encore décidé de la formulation du décret dans lequel ce statut sera indiqué. C'est pourquoi, je n'en parlerai pas explicitement. Mais je vais vous en dire assez pour que vous compreniez quelle est la politique de la France au sujet de son territoire d'outre-mer qui est la Côte Française Des Somalis.

Qu'est - ce que la Côte Française Des Somalis ? C'est une contrée de 23000 kilomètres carrés avec environ 80000 habitants, qui est à la corne de l'Afrique orientale, là où se joignent la Mer Rouge et l'Océan Indien. C'est un pays au climat torride, presque sans eau, qui n'a comme ressources naturelles que la maigre végétation dont peuvent subsister les nomades, ou bien la pêche et la navigation qui font vivre quelques vaillants.

Au surplus, la population est divisée en 2 communautés très différentes et très souvent opposées, les Afars et les Issas - ceux - ci, les Issas, d'origine somalie - sans compter nombre d'Arabes. L'Ethiopie et la Somalie enveloppent complètement ce territoire, le considèrent chacune de son côté comme implanté dans ce qui devrait être son propre domaine et l'épient au long d'une frontière qui a 530 kilomètres et qui n'est qu'une ligne sur le sable. Dans cette terre vraiment dépourvue et vraiment menacée, qu'a fait la France ? Eh bien ! D'abord, elle a donné à ses habitants un moyen d'existence collectif en créant de toutes pièces le port moderne de Djibouti. Ayant à partir de là construit une extraordinaire voie ferrée qui va jusqu'à Addis-Abeba, elle a fait du port le débouché principal de l'Ethiopie. Comme, en outre, un nombre croissant de navires de tous pays qui parcourent la Mer Rouge font escale à Djibouti, il se produit une activité commerciale importante qui profite au budget local et qui profite aux habitants. Le trafic du port ne cesse de se développer puisqu'en 1966 il aura été d'environ 16000000 de tonnes et qu'on comptait qu'en 1967, s'il n'y avait pas eu les incidents qui ont eu lieu récemment, et qui hypothèquent plus ou moins l'avenir, ce trafic aurait monté à 18000000 de tonnes et il aurait grandi encore plus par la suite étant donné l'incertitude où se trouve Aden de l'autre côté de la Mer Rouge.

Le port de Djibouti assure au territoire le plus clair de ses ressources propres. Car c'est au territoire que la France l'a remis tout en continuant de l'entretenir et de l'étendre, et, comme en outre elle s'abstient d'y prélever elle - même aucun impôt, et comme enfin le port est franc, vous voyez qu'il y a quelques moyens d'exister dans cette terre si dépourvue. Mais ce n'est pas là le seul concours que la France apporte à la vie et au progrès des populations : par la voie des subventions budgétaires, par celles du Fonds de Développement économique et social, par la présence d'ingénieurs, de médecins, de professeurs, de techniciens, elle fait accéder à la civilisation moderne des hommes qui sans cela végéteraient dans de bien difficiles conditions ; C'est ainsi - tout en sachant qu'il y a encore des progrès à faire à cet égard - que les écoles primaires, publiques et privées, accueillent cette année 5000 élèves : que le lycée, le collège technique, le collège secondaire privé, en reçoivent un millier, que la radio fonctionne, que les hôpitaux modernes traitent en moyenne 12000 malades par an, qu'une prophylaxie méthodique a réduit de 4 cinquièmes les maladies endémiques qui ravageaient la population et que dans ce bled désolé des forages de points d'eau continuent à grands frais mais avec des résultats appréciables. En outre, l'armée française détache à Djibouti les forces voulues pour assurer la sécurité d'un territoire très exposé dans une région du monde très instable et très agitée. Bref, en 1966, c'est 120000000 de francs nouveaux que la France aura consacrés à la Côte Française Des Somalis, et elle se disposait à en consacrer 150000000 l'année prochaine. Vraiment, je ne crois pas que nulle part l'aide économique et sociale, c'est-à-dire l'oeuvre humaine de la France, ait été plus désintéressée. Elle l'a fait jusqu'à présent de grand coeur en raison de l'affection et de l'estime qu'elle porte à une population très méritante et qui lui a donné depuis longtemps tant de preuves de son attachement. Et moi, je ne peux pas oublier, en particulier, le vaillant bataillon somali que la France libre avait recruté et qui s'est illustré lors de la libération de la France, notamment à la prise de Royan.

Et cependant, lorsque les 25 et 26 août derniers, le Président de la République est venu rendre visite au nom de la France à la ville de Djibouti, il a été accueilli tout au long de son parcours par beaucoup d'inscriptions et des cris "Indépendance !". Ce jour - là et les jours suivants, sur le même thème, se sont produits dans la plupart des quartiers des échauffourées violentes. Cependant, on sait qu'après l'adoption de la Constitution de 1958, votée par la Côte Française Des Somalis à une énorme majorité, le territoire avait eu la possibilité de décider de son destin. Or son assemblée élue avait à l'unanimité choisi le statut de territoire de la République française, moyennant l'assurance donnée par le gouvernement que les modalités pourraient en être modifiées le cas échéant, ce que d'ailleurs la Constitution prévoit d'une manière explicite.

Et cependant, je le répète, lors de mon passage, la question a été posée d'une manière qu'on peut qualifier de pressante et de bruyante. Et bien ! soit. Mais alors il faut savoir à quoi s'en tenir. La France, étant donné les charges qu'elle porte, entend savoir si la population de la Côte Française Des Somalis veut rester avec elle ou non. Elle va donc le lui demander, et dans un délai suffisant pour que les citoyens consultés par référendum aient le temps de se décider en toute connaissance de cause. Si la réponse était négative, évidemment la France retirerait du territoire ses représentants, son aide et ses forces et elle laisserait ceux qui invitent la population à réclamer l'indépendance en assumer les responsabilités.

Il est vrai que certains d'entre eux, semble - t - il, imaginent que, la séparation étant choisie et le territoire devenant théoriquement un Etat souverain, la France qui n'aurait plus à s'en mêler, continuerait cependant de pourvoir aux dépenses et aux besoins, ferait combattre ses troupes pour empêcher les voisins d'entrer. Il convient de dissiper cette dérisoire illusion. Car la France n'engagerait certainement pas ses moyens et ses soldats pour soutenir inutilement une apparence d'Etat que le faible nombre et la division de sa population, la médiocrité de ses ressources, l'infirmité de ses frontières, les visées de ses voisins, l'Ethiopie et la Somalie, qui, par rapport à ce futur Etat sont des colosses, et aussi étant donné tous les appels qui de l'intérieur seraient adressés continuellement à l'un ou l'autre, étant donné enfin la situation de la région du monde où le territoire se trouve, qui est très agitée, comme je l'ai dit tout à l'heure, rendraient pratiquement invivable.

Si, au contraire, la réponse est positive, alors la France continuera de tenir la Côte Française Des Somalis comme étant liée à son propre destin. Elle continuera de lui fournir l'aide et la protection qu'elle doit à ceux qui font partie d'elle - même. Elle continuera d'y ménager peu à peu une formation humaine, une ascension économique, une promotion sociale, un rayonnement extérieur, qui sont possibles avec son concours, étant entendu, comme elle l'a plusieurs fois affirmé et comme - vous l'avez rappelé tout à l'heure - je l'ai déclaré moi - même le 26 août dernier à Djibouti à l'Assemblée territoriale, étant entendu, comme cela sera précisé en interrogeant tous et toutes, que le gouvernement et l'administration internes devront y évoluer compte tenu du développement.

Nous allons aborder l'affaire sociale.

Je dirai un mot de la Bourse puisque vous m'en parlez.

En 1962, elle était exagérément bonne ; en 1966, elle est exagérément mauvaise. Mais vous savez, la politique de la France ne se fait pas à la corbeille.

C'est à peu près la même question que m'a posée votre collègue, et je vais répondre sur cette grave affaire.

Depuis l'avènement de la civilisation industrielle moderne, la vie de la France et notamment l'épreuve des 2 guerres avaient mis en lumière les causes qui entravaient l'essor de notre pays et l'affaiblissaient par rapport à d'autres et qui répandaient parmi les Français le sentiment d'un déclin national. C'était ce que les politiques, les théoriciens, la presse, appelaient les "grands problèmes", dont on discutait indéfiniment, sans toutefois jamais les résoudre. Or, voici qu'ayant tranché presque tous ces noeuds gordiens, l'avenir nous est ouvert.

C'est ainsi qu'après une période de confusion qui a duré plusieurs générations, nous avons doté notre pays d'institutions qui font de lui maintenant un modèle de stabilité et d'efficacité, quant à son système politique.

C'est ainsi que la natalité, qui depuis le Second Empire n'avait cessé de se réduire au point qu'elle était dépassée par la mortalité, s'est relevée d'une manière durable et notable, notamment à cause des mesures prises dans ce but lors de la Libération.

C'est ainsi qu'ayant pendant plus d'un demi-siècle tenu notre industrie derrière un mur néo-protectionniste, nous avons maintenant, par le Plan, l'emploi du crédit, le Marché Commun, et cetera, dirigé notre industrie vers la productivité, la recherche, la concentration, pour qu'elle devienne compétitive. En même temps, nous avons assuré le destin de notre agriculture, compte tenu de l'immense mutation qui a porté la masse paysanne à quitter les champs pour chercher des usines.

C'est ainsi qu'après des décades d'inflation et de crises monétaires, nous avons fait du franc français une des monnaies les plus solides du monde.

C'est ainsi que pour donner ses chances à notre jeunesse, et élargir à ses dimensions nos ressources en valeurs humaines, nous avons donné à l'éducation nationale l'extension, l'organisation, les moyens proportionnés à cette tâche capitale alors qu'elle risquait d'étouffer à force de tergiversations, d'insuffisances et de retards accumulés depuis des lustres.

C'est ainsi que, pour en finir avec de stériles et coûteuses expéditions, nous avons décolonisé délibérément des peuples qui voulaient être affranchis et remplacé à leur égard notre administration directe par une amicale et féconde coopération.

C'est ainsi que, nous arrachant aux mythes du renoncement qui mettaient notre pays en état de subordination, nous avons rétabli l'indépendance nationale dans le domaine politique et dans celui de la défense, que nous dotons des moyens voulus pour dissuader l'agression de quelque puissance que ce soit.

Certes, pour mener à bien chaque partie de cette rénovation, dont dépend notre destin, il nous a fallu le temps d'en faire mûrir les éléments psychologiques et matériels ; les réalisations n'ont pas eu lieu du jour au lendemain, mais nous y avons abouti.

Eh bien ! il reste devant nous une question essentielle au premier chef. Comme elle est profondément humaine, économique et nationale, celle - là aussi commande notre avenir.

Il s'agit de la condition des travailleurs au sein de l'activité économique dont ils font partie, que ce soit au niveau des industries ou au niveau de la nation. J'en parle sans me lancer ni dans les considérations idéologiques ou doctrinales ni dans les déclarations émouvantes et grandiloquentes que comporte aisément le sujet. C'est posément, et en me plaçant sur le seul terrain de l'intérêt général, que je l'évoquerai aujourd'hui.

A vrai dire, on ne peut pas méconnaître, en ce qui concerne le niveau de vie et la sécurité des travailleurs, que des choses importantes ont déjà été faites. La rémunération moyenne de chaque catégorie sociale s'élève à mesure de notre industrialisation, la Sécurité sociale et les Allocations familiales, qui ont été créées par le gouvernement de la Libération, ont fortement atténué les angoisses que la misère, la vieillesse, la maladie, l'infirmité, le chômage, ou bien la naissance des enfants et les soucis immédiats des parents à leur sujet, suscitaient naguère parmi tant et tant de gens. Du coup, la dignité de chacun ou de chacune y a certainement trouvé son compte.

D'autre part, bien qu'il y ait encore et qu'il y aura toujours beaucoup à faire pour le logement, l'aménagement des villes, des villages, des habitations, des hôpitaux, les maisons de retraite, l'organisation des loisirs, et cetera, il est clair que tout le monde maintenant tire quelque avantage de l'équipement social que nous développons d'un bout à l'autre du territoire.

Mais il n'y a là, pour un grand nombre, qu'une participation passive à nos progrès collectifs. Le changement qu'il faut apporter à la condition ouvrière c'est l'association active du travail à l'oeuvre économique qu'il contribue à accomplir.

Je sais bien que, dans cette voie là aussi, quelques pas ont déjà été franchis, au point que si la transformation n'est en fait qu'à ses débuts, on peut dire que le cap des principes est maintenant dépassé. C'est quelque chose, en effet, que d'avoir, en 1945, institué les comités d'entreprise ; c'est quelque chose, que d'avoir, par une loi de 1966, étendu leurs attributions ; c'est quelque chose, que d'avoir, par une ordonnance de 1959, incité matériellement les entreprises à pratiquer l'intéressement du personnel aux bénéfices, au capital et à la productivité ; c'est quelque chose que d'avoir prévu dans la loi, tout récemment, que les salariés, dans certains cas, auront droit à une part capitalisée des plus-values en capital.

Mais, à l'échelon de la nation aussi, c'est quelque chose que d'avoir inauguré, avec le cinquième Plan, une politique des revenus, politique par laquelle les salaires s'élèvent en même temps que le produit économique global. Je ne dis pas au même niveau ni à la même vitesse. Je dis "en même temps", vous savez ce que je veux dire. Car il y a tous les prélèvements à faire subir qui font que leurs taux d'augmentation respectifs ne peuvent pas être rigoureusement égaux. C'est quelque chose aussi, à l'échelon de la nation, que d'avoir introduit les syndicats dans les instances où s'élaborent les données économiques et sociales de la politique de l'Etat. C'est quelque chose, que d'avoir organisé l'éducation nationale de telle sorte que désormais tous les enfants de France aient leur chance complète dans les études, depuis le début jusqu'à la fin. Mais il reste à fixer les voies et les moyens par lesquels les travailleurs auront légalement leur part et du même coup leurs responsabilités dans les progrès des entreprises, étant donné qu'ils y participent directement par leur effort et leur capacité.

Il va de soi qu'une réforme pareille qui consiste à bâtir, ou plus exactement à achever, un support nouveau de notre édifice économique et social, cette réforme doit s'accomplir sans ébranler les autres piliers, qui sont, d'une part, l'investissement des capitaux pour l'équipement des entreprises et, d'autre part, l'initiative et l'autorité de ceux qui ont à les diriger. Il va de soi que cette réforme exige, à son tour, des études, des choix et des délais. Mais d'abord il faut la vouloir, la décider et la déclencher. Voilà pourquoi j'ai dit aujourd'hui à ce sujet ce que j'avais à en dire. Voilà ce qui sera, au cours de la prochaine législature, entrepris par le président, le gouvernement et le Parlement de la République.

Il faut dire quelque chose des élections, je pense. Cela vous préoccupe quelque peu.

Et qui empêcherait, comme naguère, d'avoir aucune espèce de gouvernement...

Je vais parler des élections législatives si vous le voulez bien. J'en parlerai quant à la portée qu'elles peuvent avoir sur un des domaines que la Constitution attribue au chef de l'Etat : la permanence des institutions et le fonctionnement régulier des Pouvoirs publics.

Je fais observer que c'est la troisième fois - qui ne le sait ? - que depuis la fondation de la République nouvelle on va procéder à des élections générales. Compte tenu des 4 référendums et de l'élection présidentielle au suffrage universel, jamais les Français n'ont eu aussi souvent, aussi directement, aussi complètement, à décider de l'ensemble de leurs affaires. Autrement dit, aucun régime, à beaucoup près, n'a été aussi démocratique que celui qui fut fondé en 1958.

Cependant, les élections législatives prochaines auront pour notre pays une importance considérable parce qu'il s'agit de savoir si la France va poursuivre normalement sa marche en avant ou bien risquer de retomber dans le marasme d'antan. C'est là en réalité l'enjeu des élections prochaines.

Je dis que la question se pose parce que s'il s'est trouvé que depuis l'adoption de la Constitution par le peuple, - vote qui, à cet égard, exprimait massivement la volonté collective de la nation - les élections de 1958 avaient marqué que ce grand courant national commençait à surmonter toutes les barrières que, localement, les habitudes, les partis, les journaux, opposaient à la rénovation, si, en 1962, les élections avaient fortement accentué cette transformation, il n'est pas sûr que les leçons en aient été tirées de manière complète par l'ensemble des citoyens. Les choses ne vont pas toujours très vite dans cette matière. En tout cas, le fait est qu'après les élections de 1958 et surtout celles de 1962 il existait à l'Assemblée Nationale une majorité constante et positive. C'était un événement essentiel et qui ne s'était encore jamais produit. Et de là alors devenait possible une collaboration cordiale, confiante, féconde, entre le Parlement et le gouvernement, qui aidait puissamment la République à vouloir et à agir avec une continuité, une efficacité en tous domaines que, de mémoire d'homme, notre pays n'avait jamais connues. D'autre part il faut reconnaître que depuis 8 ans la valeur, l'étendue, la cohérence de l'oeuvre législative qui a été accomplie, sont saisissantes et tout à fait conformes aux conditions d'une époque qui exige la rénovation mais qui exclut la confusion.

On peut espérer qu'à la longue ces évidences seront reconnues plus largement encore qu'elles ne le sont en particulier, dans beaucoup de vos colonnes, et que l'on verra se rallier à la cinquième République certains de ceux qui, jusqu'à présent, s'en tiennent encore éloignés.

Mais si, en dépit de tout, les prochaines élections législatives devaient, numériquement parlant, mettre les partis en mesure de tenter de reprendre au Parlement les jeux stériles qui sont inéluctablement les leurs, de plonger de nouveau les Pouvoirs publics en état de crise chronique et de rejeter la France dans l'impuissance où, naguère, ils l'avaient enfouie, il n'est que trop aisé de prévoir à quels risques serait une fois de plus exposée la nation.

En effet, dans la perspective électorale prochaine, si l'on voit que les 4 ou 5 fractions qui sont à la fois opposées à notre régime et opposées les unes aux autres ont la possibilité théorique de faire entrer à l'Assemblée Nationale une majorité de députés hostiles à la Ve République, si l'on voit que cette majorité négative serait en mesure de censurer successivement tous les ministères et d'entraver ainsi le fonctionnement des Pouvoirs publics, on ne voit pas du tout comment on pourrait y trouver la base et le soutien positifs d'un gouvernement qui en soit un. Cela est vrai, d'abord, séparément de chacune de ces 4 ou 5 fractions dont j'ai parlé, car aucune d'entre elles n'a aucune espèce de chance d'enlever, par elle - même, un nombre assez grand de sièges, d'obtenir de ses membres, et même de ses chefs, une discipline assez solide, de disposer dans le pays d'une confiance assez large, pour assumer valablement la politique de l'Etat.

Cela est vrai, à plus forte raison, de la coalition de ces éléments profondément divers même si, pour le temps de la campagne électorale, ils parvenaient à dissimuler leurs contradictions assez pour se répartir la majorité des voix.

Au contraire, si les Français maintenaient et renforçaient à l'Assemblée Nationale une majorité qui fasse corps avec la cinquième République - et que, tout naturellement, le Premier Ministre s'emploie à préciser en vue des élections - cette majorité positive continuerait avec une vigueur redoublée son oeuvre de progrès, d'indépendance et de paix, étant bien entendu que, pour elle, la cohésion est une obligation.

Il est vrai que naguère, il y avait des tacticiens qui s'efforçaient d'aménager les choses devant le peuple, puis au sein du Parlement, de telle sorte que cela aboutissait à un fractionnement propice aux combinaisons. C'était là, en rendant précaire toute majorité, paralyser les Pouvoirs publics, alors que le pays a évidemment un intérêt vital à ce que son gouvernement puisse vouloir agir et durer.

De telles pratiques doivent avoir fait leur temps. Il est bien entendu que pour confronter les idées, pour élaborer les doctrines, pour mettre au point les projets, des débats sont nécessaires.

Mais, dès lors que la position de la majorité est prise à la lumière des données ainsi délibérées, que la position de la majorité est prise en accord avec les autres instances responsables de l'Etat, toute division suscitée à l'intérieur d'elle - même, toute divergence serait néfaste et condamnable, car la cohésion est la condition de la stabilité et de l'efficacité, raisons d'être de notre régime, et que le pays a voulues au lieu et place de l'inconsistance et de l'impuissance d'autrefois.

En somme, dans toutes les circonscriptions, je crois que les Français se trouveront, quand ils seront appelés à voter, devant un choix aussi simple et clair que possible : ou bien investir les candidats qui se seront franchement unis et s'engageront à le rester pour servir ensemble la Ve République, ou bien donner la préférence à d'autres, mais, dans ce cas, risquer de plonger de nouveau la France, et cette fois dans des conditions plus graves que jamais, dans les mêmes bouleversements inhérents à l'ancien régime des partis. Encore une fois, j'en parle du point de vue du chef de l'Etat, compte tenu de ses attributions constitutionnelles, et j'ajoute que pour ma part je ne doute pas de l'issue.

Mesdames et Messieurs, je vous remercie.