Discours politique

Charles de Gaulle, Allocution du 29 juin 1968 (29/06/1968)

Le mois dernier, tout s'en allait. Notre pays, scandalisé par l'anarchie universitaire, paralysé de force par la grève généralisée, désemparé par la perpétuelle incertitude d'un Parlement sans majorité, pouvait penser que la République disparaissait avec la liberté.

Le 30 mai, sentant qu'enfin s'éveillait l'instinct national, j'en ai appelé au peuple. Il m'a répondu dans ses profondeurs. Du coup, fut rompu le charme maléfique qui nous entraînait vers l'abîme. Tandis que se déployaient les manifestations de l'espérance retrouvée, puis que se déclenchait le retour au travail, enfin que la nation s'exprimait au premier tour des élections, tout a pu être rattrapé. Telle est la page qui vient de s'inscrire au livre tourmenté de notre histoire.

Maintenant que semble s'éloigner une épreuve qui eût emporté tout autre régime que le nôtre et que nous n'avons sur le moment surmontée que grâce à un gouvernement solide et déterminé autour du chef de l'Etat, il est vital que la France reprenne sa marche en avant.

Tout d'abord, puisque la République a risqué de nous être arrachée, il faut que nous nous unissions, non seulement pour la défendre et pour tout y remettre en ordre, faute de quoi c'est le malheur qui aurait décidément gagné, mais encore pour la rendre plus efficace et plus fraternelle. C'est dire qu'en votant demain, nous devons démontrer à cet égard notre massive résolution et nous donner un Parlement capable de soutenir, par une forte, constante et cohérente majorité, la politique nécessaire.

Cette politique sera rude. Nous allons avoir en effet à mener un grand effort de production, de productivité, de travail, pour réparer, au milieu de nos concurrents étrangers, le handicap que nous inflige la crise dont nous sortons ; pour empêcher que la hausse des prix, l'inflation, la chute de la monnaie réduisent à moins que rien l'amélioration des salaires et des allocations des familles et des gens âgés et développent chez nous le chômage ; pour poursuivre l'avance qui entraînait depuis 10 ans, à la faveur de la paix peu à peu rétablie, notre industrie, notre agriculture, notre commerce, et nous portait pas à pas à la pointe du progrès moderne. Cela, nous devons le faire et nous pouvons le réussir, en agissant en pleine indépendance, mais aussi en coopérant activement avec d'autres pays d'un bout à l'autre de l'Europe, notamment dans le Marché Commun, et en accroissant nos échanges partout ailleurs à travers le monde.

Mais, par-dessus tout, il s'agit d'accomplir la vaste mutation sociale qui, seule, peut nous mettre en état d'équilibre humain et qu'appelle d'instinct notre jeunesse. Il s'agit que l'homme, bien qu'il soit pris dans les engrenages de la société mécanique, voie sa condition assurée, qu'il garde sa dignité, qu'il exerce sa responsabilité. Il s'agit que, dans chacune de nos activités, par exemple une entreprise ou une université, chacun de ceux qui en font partie soit directement associé à la façon dont elle marche, aux résultats qu'elle obtient, aux services qu'elle rend à l'ensemble national. Bref, il s'agit que la participation devienne la règle et le ressort de la France renouvelée.

Françaises, Français, voilà le chemin qu'il faut suivre et que ma vocation et mon mandat me commandent de vous montrer puisque le destin est en jeu. Mais quand demain, comme je l'espère, vous en aurez ainsi démocratiquement décidé, alors puissions - nous, en dépit des heurts, des secousses, des divisions, qui ont encore une fois failli briser notre pays, nous retrouver tous, nous respecter mutuellement, nous rapprocher les uns des autres, dans notre unité nationale ! Car c'est au même titre que toutes et tous nous sommes, comme l'ont été nos aïeux, comme le seront nos descendants, les filles et les fils de la France.

Vive la République ! Vive la France !