Discours politique

Georges Pompidou, ALLOCUTION PRONONCEE A L'OCCASION DE L'INAUGURATION DE L'ECOLE CENTRALE DES ARTS ET MANUFACTURES, A CHATENAY-MALABRY (17/10/1969)

Notre monde est comme écrasé par le développement des sciences que l'homme a cessé de pouvoir maîtriser, qui lui échappe même si le cerveau humain paraît en être le père, et qui semble entraîner l'humanité vers des horizons vertigineux, débouchant sur on ne sait quel cataclysme planétaire, voire interplanétaire. L'ingénieur est celui qui s'empare des découvertes de la recherche fondamentale et qui tente de les domestiquer et de les rendre utilisables par l'homme, de faire que l'homme s'en serve au lieu de leur être asservi. Les forces que découvre ou que crée le savant, l'ingénieur les discipline. Il cherche à rendre le progrès dans un premier temps utile, dans un deuxième temps tolérable. Et ce deuxième temps prendra, de plus en plus, le pas sur le premier .

Mais il y a autre chose et je souhaite que par la formation que reçoivent les centraliens, par les méthodes d'enseignement et l'étroite collaboration des professeurs et des étudiants, un autre aspect du rôle de l'ingénieur soit clairement perçu et préparé dès l'école. L'ingénieur à l'intérieur de l'entreprise a des responsabilités essentielles pour l'établissement de rapports sociaux où chacun voit sa dignité d'homme reconnue. Pris entre une direction dont les préoccupations premières sont - et ne peuvent pas ne pas être - financières, et des travailleurs qui pour se sentir liés à l'entreprise par autre chose que la nécessité de gagner leur pain doivent être quotidiennement associés à la vie et au développement de cette entreprise, l'ingénieur occupe un poste d'aiguillage essentiel. C'est lui qui donne à la direction les sûretés techniques dont dépend le calcul de rentabilité. Mais c'est lui plus encore qui, avec la collabora ion t de la maîtrise, doit expliquer aux travailleurs le sens de leur travail, les modifications dans l'équipement ou l'organisation, la valeur de chaque geste, de sa précision et de sa durée. C'est lui qui, toujours avec l'aide de la maîtrise, doit concevoir et, en tout cas, mettre en application des méthodes d'organisation du travail qui ne soient pas seulement les plus rationnelles mais qui fassent appel à l'initiative et à la capacité de décision de chacun. Le bon ingénieur n'est pas celui qui jouit seulement de la confiance de ses chefs, il est celui à qui tous ses subordonnés font confiance, ce qui est bien plus difficile à obtenir, celui qui vit parmi eux, les aide à résoudre les difficultés surgies, recueille leurs avis, leurs suggestions et leurs critiques. Il y a un rôle social de l'ingénieur, aussi important que ses qualifications techniques .

J'ajoute que, dans la France de 1969, les responsabilités des ingénieurs ne sont pas seulement individuelles ou professionnelles mais, au premier chef, nationales. La vocation du centralien, je le disais en commençant, c'est l'industrie et il n'est pas d'objectif plus urgent, aujourd'hui, que de doter la France d'une grande industrie. Notre pays a recouvré et garde dans le monde un prestige moral qui lui est propre et qu'il doit à sa culture et à sa tradition de liberté et de respect des droits de l'homme. Mais nous n'entendons pas être un musée ni un lieu de pèlerinage. La France doit jouer son rôle et tenir son rang et en même temps fournir à son peuple les moyens d'une vie plus large et plus heureuse. Or les voies de la puissance comme celles de la prospérité passent par le développement industriel. En choisissant comme carrière l'industrie, les centraliens choisissent de participer à la plus grande et la plus nécessaire des tâches nationales qui s'imposent à nous. Je les en félicite doublement : pour la France, qui a besoin d'eux, et pour eux - mêmes, qui auront la plus grande satisfaction que puisse rêver un homme, participer à une grande aventure à la fois individuelle et collective, avec la conscience de créer l'avenir .