Discours politique

Georges Pompidou, ALLOCUTION PRONONCEE DEVANT L'ASSEMBLEE NATIONALE DU SENEGAL (05/02/1971)

Je suis heureux, monsieur le Président, madame et messieurs les députés, de me trouver dans votre assemblée, au milieu de vous, et d'avoir aussi l'occasion de vous transmettre le salut fraternel du peuple français .

C'est avec émotion que, me rendant au palais de l'Assemblée nationale du Sénégal, je suis passé tout à l'heure devant un monument représentant un Sénégalais et un Français qui semblent marcher d'un même pas et s'élancer d'un même élan. Ce monument, qui commémore les sacrifices consentis par nos 2 peuples et le prix de la liberté payé dans un même combat, me paraît aussi représenter de façon très éloquente le chemin que nous avons parcouru ensemble pendant 3 siècles et qui, ensemble encore, nous conduira vers l'avenir .

Dans cette histoire commune, le parlementarisme sénégalais a inscrit son nom sur plus d'une page. Parmi les cahiers de doléances présentés à Versailles en 1789 figuraient en bonne place ceux des habitants de Saint-Louis qui ont ainsi contresigné la naissance de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Aujourd'hui même, nombre de députés et sénateurs français se souviennent avec fierté d'avoir vu siéger sur leurs bancs des hommes éminents dont les noms restent gravés dans les annales du Parlement français : les Blaise Diagne, Galandou Diouf, Lamime Gueye qui a si longtemps présidé votre Assemblée ainsi que celui qui est maintenant le Président de votre République et qui, comme 2 autres de vos compatriotes, a fait partie du Gouvernement français. Ils y ont apporté leur savoir, leur énergie, leur passion de servir et c'est pourquoi la France, comme le Sénégal, leur en gardera une éternelle reconnaissance .

Le rôle des parlementaires dans les démocraties comme les nôtres est capital. Elus par le peuple pour le représenter dans l'Etat, il leur appartient d'être les interprètes de l'Etat auprès du peuple. Lorsque l'électeur a désigné le mandataire chargé de présenter au pouvoir exécutif ses besoins, ses désirs, ses aspirations, le député porte en lui la somme des espérances et des volontés de la nation que, législateur, il lui incombe de traduire en textes d'intérêt général. Mais, hors de l'enceinte parlementaire, de retour dans vos circonscriptions, c'est à vous aussi que revient la noble tâche d'expliquer à ces hommes et à ces femmes, qui ont placé en vous leur confiance, le sens des grandes options gouvernementales, et, si besoin est, de leur faire valoir la raison supérieure au nom de laquelle les impératifs nationaux doivent prendre le pas sur les intérêts particuliers immédiats .

Votre mission est sans doute plus difficile à certains égards que celle de bien de vos collègues des Parlements européens. Vous appartenez en effet à un pays qui lutte pour dominer les problèmes de son développement et il vous incombe d'expliquer aux populations qui souhaitent légitimement une progression rapide que tout progrès économique durable nécessite de longs efforts, souvent ingrats, dont le succès est constamment remis en cause par des phénomènes économiques généraux sur lesquels nous n'avons pas encore prise .

Ces problèmes de développement, la France en a pris conscience bien avant l'indépendance de votre pays et s'est attachée à mettre au point des solutions pratiques et efficaces aussi bien en instituant une politique d'aide et de coopération importante et adaptée qu'en préconisant des remèdes à ce mal que votre Gouvernement a tant de fois dénoncé, la détérioration des termes de l'échange .

La France voit en effet dans l'aide au développement un des points essentiels de sa mission et sa vocation naturelle ; elle figure actuellement au premier rang des nations par l'ampleur de sa contribution dans ce domaine et j'estime que c'est là son devoir le plus strict ; elle le fait parce qu'il est indispensable de lutter contre toutes les inégalités, quelles qu'elles soient, et parce que les inégalités qui persistent entre les 2 peuples sont encore plus pernicieuses que celles qui existent entre citoyens d'une même nation .

Il serait vain, de plus, de croire que la paix mondiale peut s'accommoder de l'injustice du sous-développement ; c'est pourquoi l'intérêt strict des Etats les plus favorisés est d'éviter cet affrontement dramatique entre la richesse et la pauvreté .

Aussi, ai - je décidé d'accentuer l'effort important que nous faisons déjà pour lutter contre le sous-développement et d'ajuster sans cesse, suivant les progrès économiques que nous réaliserons, les moyens indispensables à la poursuite d'une telle tâche .

Il est normal que, par suite des liens anciens que nous avons avec les Etats africains, la part la plus importante de notre aide soit consacrée à l'Afrique. Les relations plusieurs fois séculaires que nous avons avec le Sénégal nous font un devoir de suivre particulièrement cette politique de coopération avec votre pays ; le souvenir des jours anciens que nous avons vécus en étroite union est là pour nous y engager, mais tout autant peut-être la claire conscience que le peuple français a de l'effort que ne cesse d'accomplir le peuple sénégalais pour atteindre les buts qu'il s'est assignés. Mais quels que soient ses modalités et son volume, une aide extérieure ne pourra jamais, seule, assurer le succès d'une politique de développement et ceci tant pour des raisons humaines de volonté et de dignité que pour des raisons économiques qui font que l'aide ne pourra jamais être qu'un complément .

Les pays en voie de développement doivent donc disposer eux - mêmes par leur travail des moyens nécessaires pour assurer leur progrès ; malheureusement, leurs ressources proviennent le plus souvent des produits de l'agriculture et la baisse continue des prix des produits tropicaux par rapport aux prix des produits industriels les prive à la fois du fruit légitime de leur travail et des moyens du développement .

C'est là un très grave problème qui préoccupe justement votre Gouvernement et sur lequel nous nous sommes penchés depuis des années pour essayer d'y apporter une solution équitable. Le Gouvernement français a pris les positions que vous connaissez et les a soutenues dans les instances internationales notamment à Rio de Janeiro, à New Delhi et à la réunion du Fonds monétaire international à New York. Récemment encore j'ai réaffirmé notre politique dans le cadre de l'OCDE .

Nous considérons qu'il faut promouvoir une stabilisation du prix des produits tropicaux et en même temps faciliter la vente des produits fabriqués par les pays en voie de développement. A cette condition seulement, ces pays pourront établir une prévision économique satisfaisante et dégager un supplément de moyens stable et suffisant pour franchir le seuil à partir duquel la progression se nourrit d'elle - même .

Réunis à Dakar le 22 septembre 1967, les ministres des Finances africains et malgache, avec l'appui de la France, avaient demandé aux plus hautes instances internationales de mettre au point les mécanismes appropriés comportant des engagements équilibrés de la part tant des pays producteurs que des pays consommateurs afin de stabiliser les produits de base à un niveau rémunérateur .

Jusqu'ici, nous nous sommes heurtés à l'opposition des autres nations industrialisées. Nous pensons que cet insuccès provisoire ne doit pas nous faire renoncer car le problème est trop grave pour les pays comme le vôtre et pour l'ensemble de la collectivité humaine. Je le dis ici devant vous, il faudra bien qu'un jour prochain les nations les mieux pourvues admettent que la dure loi du marché où elles pèsent d'un poids trop lourd soit corrigée pour qu'enfin la production des pays en voie de développement reçoive sa juste rémunération .

Le succès que par nos efforts communs nous devrons impérativement remporter dans ce domaine permettra de donner à la coopération entre nos 2 pays une nouvelle dimension et de lui ouvrir de nouveaux horizons ; nous resterons ainsi fidèles à la voie tracée par le général de Gaulle à qui, en ouvrant votre deuxième session ordinaire de 1970, vous avez rendu un émouvant hommage .