Discours politique

Georges Pompidou, ALLOCUTION PRONONCEE A LA RECEPTION DE L'UNION NATIONALE DES OFFICIERS DE RESERVE (26/03/1971)

Monsieur le président, messieurs, C'est non seulement avec plaisir, mais avec un grand sentiment d'estime pour vous tous et pour ceux que vous représentez, que je vous reçois aujourd'hui au Palais de l'Elysée, dans une petite cérémonie qui a, pour le moment, un aspect protocolaire, mais dont j'espère qu'elle pourra prendre, tout à l'heure, un caractère plus détendu et plus amical. Comme vous l'avez rappelé, monsieur le président, j'ai été et je suis, moi - même, Officier de Réserve, et je me trouve parmi vous, comme un camarade entre des camarades .

Certes, le problème du rôle des Officiers de Réserve n'est pas, aujourd'hui, posé dans les mêmes termes qu'il pouvait l'être à l'époque où le Président Poincaré fondait cette Union. La guerre de 1914, qui fut celle où le pays donna le plus de son énergie, de son courage et de ses hommes, avait été, avant tout, une guerre entre fantassins, opposant des masses énormes d'hommes mobilisés dans des combats qui revêtaient l'aspect de guerres de position très meurtrières entrecoupées de guerres de mouvement, lesquelles, à certain moment, devinrent décisives .

La conception que se firent par la suite nos chefs militaires de la guerre future restait imprégnée de cette idée, et nous étions toujours dans l'esprit de la mobilisation générale préalable à l'engagement réel des forces et aux premiers combats .

Cette conception, en fait, était déjà périmée en 1940, et il est évident qu'aujourd'hui, compte tenu des perspectives de ce que serait un conflit, elle est tout à fait dépassée .

Certes, je ne méconnais pas le fait que nous ne savons pas ce que serait une guerre demain, pour la bonne raison que - nous le constatons tous les jours - il n'y a pas que la grande guerre atomique, il y a 1000 conflits intermédiaires qui engagent plus ou moins les hommes et les armes. Il n'en est pas moins vrai que, fondamentalement, l'objet de notre Défense nationale est de nous préparer - en essayant, par notre armement, de dissuader l'adversaire de nous attaquer - à un conflit qui serait un conflit total .

Dans un tel conflit, les armées engagées au départ ne peuvent provenir que très partiellement d'une mobilisation, mobilisation qui ne pourrait s'effectuer que très rapidement, dans les jours ou les semaines de crise qui précéderaient le conflit et qui ne pourrait toucher, finalement, qu'un petit nombre d'hommes, car les unités engagées devraient être des unités disposant d'un armement extrêmement puissant, unités qui, par définition, et à cause de nos moyens, ne sont pas nombreuses .

Dès lors, on peut se demander : ne serait - il pas naturel de réduire très considérablement le nombre des cadres de réserve, en les destinant à ces quelques unités qui seraient engagées, et de s'en tenir là ? Eh bien, non. Evidemment non, car si le rôle des Officiers de Réserve qui seraient appelés, dans les jours de crise précédant le conflit, est déjà important, il est d'autres rôles pour les Officiers de Réserve qui, s'ils ne sont pas de la première bataille, n'en sont pas moins essentiels pour le résultat final. Il s'agit d'abord, comme vous l'avez dit, de la défense opérationnelle du territoire, sous la forme que nous prévoyons, avec des groupements recrutés localement, régionalement, à la fois pour pouvoir aller vite et pour avoir des cadres qui se connaissent entre eux et qui connaissent le plus possible les hommes qu'ils auraient à commander .

Cette défense opérationnelle du territoire serait, dans le cas d'un conflit global et total, un deuxième stade nécessaire. Elle peut être, dans les hypothèses d'un conflit plus limité, un élément essentiel .

Au surplus, et si nous devons envisager les dernières hypothèses, il est bien certain que, même si notre territoire était totalement envahi, il serait nécessaire pour survivre moralement et nationalement que demeure ce qu'on a appelé une première fois la Résistance, et que dans un certain nombre de bastions d'abord puis s'étendant au fur et à mesure que le conflit évoluant on pourrait espérer voir le rapport des forces se modifier, cette Résistance se développe et s'organise .

Qui pourrait le faire, et qui devrait le faire, en dehors des cadres d'active qui seraient disponibles, sinon les cadres de réserve, qui sont par nature des volontaires, et chez qui par conséquent on peut être sûr de trouver, au même titre que chez ceux qui ont choisi le métier des armes, les qualités de caractère indispensables pour le combat, pour le commandement, pour ranimer la flamme nationale dans les moments les plus tragiques ? Enfin, messieurs, j'en viens à ce qui est peut-être - je l'espère - l'essentiel de votre rôle. Si la Défense nationale consiste à préparer les combats, il n'en est pas moins vrai que la France aspire de toutes ses forces à la paix - elle est dans un monde où elle ne réclame rien à personne et où, par conséquent, elle a droit, plus que personne, à la paix - mais il n'y a pas de paix pour un pays qui s'abandonne, il n'y a pas d'indépendance pour un pays qui se défait dans son âme et dans sa volonté nationale .

Vous avez dit très justement qu'à l'heure actuelle on pouvait souvent s'inquiéter d'une défaillance du patriotisme, un mot - il suffit de lire la presse - qu'on emploie bien peu. Ce n'est pas que les Français ne soient pas attachés à leur pays, ils sont même, au fond, très cocardiers, et le manifestent en beaucoup de circonstances, mais il semble que la notion de patrie soit considérée par une partie de la jeunesse, par une partie aussi de ceux qui sont chargés de la former, comme vétuste, dépassée, appartenant à des époques révolues .

Il y a là quelque chose de profondément grave. Un organisme vivant, comme l'est un pays, s'il cesse d'avoir l'instinct de conservation, s'il cesse d'avoir la foi dans son propre avenir, dans sa propre existence individuelle, personnelle, est condamné, à plus ou moins brève échéance, à devenir la proie des autres, sous une forme ou sous une autre. Il y a toute une palette de formes d'annexion, à la surface de la terre, à l'heure actuelle ! C'est là que je crois qu'aux côtés de l'armée active, et particulièrement de l'armée de terre qui encadre la masse des jeunes gens de notre pays, les cadres de réserve, les Officiers de Réserve, sont susceptibles de rendre à notre pays un service permanent et essentiel, qui est de maintenir, mais peut-être aussi, maintenant, de ranimer le patriotisme .

Quand on est Officier de Réserve, c'est qu'on a foi dans son pays, c'est qu'on a choisi d'assumer, s'il le fallait, des risques et des responsabilités, c'est donc qu'on est, à la fois, animé de certains sentiments et capable de les inspirer, de les communiquer .

Ce rôle permanent est, à l'heure actuelle, essentiel, et comme Chef des Armées, bien sûr, mais peut-être plus encore comme Chef de l'Etat, c'est-à-dire de la collectivité nationale tout entière, je ressens le besoin de votre concours, et j'ajoute que je sais pouvoir compter sur ce concours .

Monsieur le président, messieurs, comment pourrais - je conclure sinon en disant ce qui nous anime tous et qui est notre raison d'être : Vive la France