Discours politique

Georges Pompidou, ALLOCUTION PRONONCEE A TOULOUSE (07/05/1971)

Cette confiance que m'inspire l'avenir de Toulouse, c'est à vrai dire à la France tout entière qu'elle s'adresse. Il suffit, pour s'en convaincre, d'ouvrir les yeux, et de comparer ce qui est avec un passé récent. A la stagnation de notre population a succédé une expansion démographique salutaire : la France de 1870 avait près de 40 millions d'habitants et la France de 1940 toujours 40 millions. Aujourd'hui, elle en a plus de cinquante ! Alors qu'en 1939 notre production industrielle était de 10 % inférieure, je dis bien inférieure, à ce qu'elle avait été en 1913 et se tenait complètement à l'écart des techniques modernes, nous avons, depuis 10 ans surtout, progressé à une cadence qui est la première de tous les pays occidentaux. Notre revenu national a dépassé celui de la Grande-Bretagne. Nous avons dans les domaines les plus avancés - énergie nucléaire, espace, aéronautique, électronique, informatique, exploration des océans - conquis notre place dans le peloton de tête des nations. Non par un vain désir de prestige, mais par la conviction que le monde moderne est dominé par le progrès scientifique et technique et qu'un pays qui ne consent pas l'effort intellectuel et financier nécessaire pour être dans le train est condamné irrémédiablement à la médiocrité et à la dépendance .

Nos ambitions ne s'en tiennent pas à ce qui est acquis. Notre agriculture, poursuivant sa modernisation, trouvera chaque jour davantage dans le Marché Commun les raisons d'être de son activité et de sa productivité. Notre puissance industrielle est encore insuffisante ; nous prétendons la doubler dans les 10 années qui viennent, ce qui devrait permettre de combler la plus grande partie de l'écart entre la production annuelle de la France et celle de la République fédérale d'Allemagne et de mettre à égalité le revenu individuel des habitants des 2 pays. Nous entreprenons, avec le concours des professionnels et l'incitation de l'Etat, le développement systématique de nos exportations, affirmant ainsi la présence économique française partout dans le monde, assurant l'équilibre de nos échanges, garantissant la valeur de notre monnaie .

Est - ce à dire que tout soit parfait ? Assurément non. Pour la France comme pour Toulouse, le progrès n'est pas seulement source de bien-être ou de puissance, il est créateur de besoins nouveaux. L'insuffisance des équipements collectifs, qu'il s'agisse par exemple des communications ou des télécommunications, celle du logement aussi, sont d'autant plus ressenties que l'activité générale s'accroît. L'écart entre les ressources des diverses catégories sociales reste excessif et les changements qui s'opèrent dans les structures mêmes de la société comme dans les moeurs créent de nouveaux groupes défavorisés. La lourdeur de l'appareil administratif et technocratique est générateur non seulement de paralysie mais aussi d'injustice, les plus faibles et les plus pauvres étant les plus mal placés pour se débattre dans l'imbroglio des règlements. La transformation des conditions de vie elle - même, si elle apporte des éléments nouveaux de confort à la quasi-totalité des Français, entraîne avec elle des servitudes, des fatigues, des dangers. Que d'efforts il nous faut accomplir pour faire Participer complètement tous les Français à l'oeuvre collective, à sa conduite comme à ses résultats, pour résister aux impatiences de l'illusion, mais satisfaire les exigences de la justice pour aider par priorité les faibles, personnes âgées et handicapées en particulier, pour préserver enfin le cadre de notre vie, rendre nos villes plus humaines, protéger l'incomparable paysage français contre le vandalisme de l'argent et de la technique, en un mot pour adapter à la civilisation moderne un certain art de vivre qui faisait traditionnellement de la France le pays le plus doué pour le bonheur! Car je me refuse à opposer la grandeur de la France au bonheur des Français et les rêves de la nation aux aspirations des hommes. Après tout, acquérir la puissance économique qui nous a si cruellement manqué depuis près d'un siècle et faute de laquelle indépendance, prestige, espérance de progrès ne seraient que nuages qui passent, n'est - ce pas un grand dessein? Corriger, jour après jour, les inégalités, faire en sorte que chacun ait sa chance et que tous soient solidaires, n'est - ce pas une grande ambition? Agir, selon nos moyens qui ne sont pas médiocres, pour aider partout dans le monde au maintien et au rétablissement de la paix, apporter un concours recherché et efficace aux pays en voie de développement, défendre la place du français et favoriser l'épanouissement des peuples francophones, apparaître à tous comme un pays qui a la liberté de son langage et de son jugement, participer activement à la construction d'une Europe réellement européenne et vivant en bonne intelligence avec tous, y compris avec ses voisins de l'Est, est - ce routine, manque d'imagination, défaut de générosité ? Défions - nous des alternatives simplistes et du charme des illusions. Au surplus, comment pourrait - on attendre des Français qu'ils participent à la grande entreprise d'effort national à laquelle ils sont conviés s'ils n'ont pas la conviction qu'elle les concerne tous, s'ils n'ont pas le sentiment profond de la justice dans la répartition des biens, de la dignité dans les rapports sociaux, de la liberté et de la sécurité dans leur vie quotidienne. Inversement, chacun doit admettre que l'intérêt général déborde parfois son intérêt particulier immédiat. Lorsque des citoyens croient pouvoir se soustraire aux charges et aux sacrifices qu'impose la vie d'une nation, alors ce n'est pas seulement l'abaissement de la patrie, c'est aussi l'appauvrissement et le malheur des individus .

Jamais, depuis longtemps, la France n'a été autant maîtresse de ses destinées. Il n'est pour nous de péril qu'en nous - mêmes et une menace extérieure quelle que soit sa forme ne se manifesterait que dans le sillage de nos propres défaillances. Or, entre l'effort et l'abandon, le bon sens ou les aventures, qui peut douter du choix des Français ? Voici des milliers d'années que, sur cette terre toulousaine, des hommes ont vécu, travaillé, espéré et souffert. La sagesse de leurs expériences est passée en nous, plus forte et plus vraie que toutes les philosophies. Elle nous a appris que rien ne s'acquiert que par l'effort et que rien ne dure que par la foi .

Soyons confiants en nous - mêmes, et notre avenir sera ce que nous le voudrons .

Vive Toulouse, vive la République et vive la France