Discours politique

Georges Pompidou, ENTRETIEN AVEC LES JOURNALISTES A NIAMEY (NIGER) (26/01/1972)

Eh bien, mesdames et messieurs, nous avons peu de temps mais enfin, quitte à vous étonner, je voudrais dire quelques mots de la France, puissance coloniale. Il y a eu une époque, vous le savez, où les pays européens se sont rués, notamment, vers l'Afrique. D'autres, souvent plus habiles que nous, ont débarqué dans les estuaires et se sont installés dans les régions riches et peuplées et il s'est trouvé des Français pour aller droit devant eux dans l'intérieur, guidés non pas par la recherche de l'uranium, dont on ignorait jusqu'à l'existence et la valeur, mais par l'esprit d'aventure, l'attrait du désert, et de ses inéluctables secrets, et puis le plaisir de planter le drapeau tricolore dans des lieux où personne n'était encore venu se mêler aux populations locales ou nomades .

Là-dessus, une administration s'est créée, elle s'est prise de passion très souvent pour ces hommes qui vivaient là. Elle a créé quelques moyens de communication, quelques écoles. On a petit à petit conduit jusqu'à l'éducation supérieure quelques jeunes gens qui avaient manifesté du goût ou de l'ambition, et parmi ces hommes se trouvaient des gens comme le Président Diori Hamani et comme la plupart de ses collaborateurs d'aujourd'hui. De sorte que le jour où il est apparu que la colonisation était une étape dépassée, ou en tout cas que tous les esprits un peu avancés s'en sont rendu compte, eh bien, il s'est trouvé déjà dans cette Afrique francophone alors française des hommes qui étaient en mesure de jouer des rôles de premier plan .

Et on l'a vu d'abord dans le contexte de l'Union française où le Président actuel de la République du Niger et le Président de l'Assemblée nationale ont figuré dans nos assemblées parlementaires. Il va de soi que c'était une situation de transition en elle - même assez contradictoire et c'est pourquoi très vite, et dès que le général de Gaulle est revenu au pouvoir, l'orientation a été donnée vers l'indépendance. Et l'indépendance a consisté à remettre ces territoires coloniaux à ces hommes qu'on avait conduits jusqu'à un niveau élevé de culture, dans tous les sens du terme, y compris politique. Il va de soi que les problèmes et les difficultés n'ont fait que commencer .

le pense que, bien que nous soyons restés très confinés dans cette ville de Niamey, vous avez pu vous rendre compte de ce qu'est le Niger, son immensité, la diversité des races et les incertitudes de la pluie qui font que parfois elle manque et qu'à ce moment - là on perd un tiers ou un quart du bétail. Il fallait d'autre part faire un Etat, une nation, avec ce qui avait été un territoire administratif artificiel, chose d'autant plus difficile que l'on est entouré d'autres Etats en partie eux aussi artificiels, mais où l'on retrouve les mêmes races, les mêmes tribus, les mêmes religions, les mêmes traditions. On a donc des courants qui sont à la fois centripètes ou centrifuges et qui dans des Etats comme celui - ci risqueraient d'être centrifuges .

Le problème était donc d'abord politique ; il était de savoir si les hommes qui' prenaient la responsabilité de ces nations nouvelles sauraient réellement créer des nations. le crois pouvoir dire que quels que soient les problèmes qui restent encore à résoudre - Dieu sait s'il y en a ! - un homme comme le Président Diori Hamani a su créer une nation nigérienne. Il a su regrouper autour de lui, autour d'institutions, autour d'une capitale, autour d'un drapeau, autour d'un nom, des populations très diverses et qui auraient pu tout aussi bien s'ignorer. Et aujourd'hui, le Niger existe et, comme je disais dans mon allocution hier, il existe même à l'échelle internationale, en ce sens qu'il a une politique, des positions, qu'il joue un rôle et que ce rôle la France lui en est parfois reconnaissante et que, ces positions, elles sont assez souvent différentes de celles de la France, ce qui ne nous empêche pas de nous comprendre parce que nos relations sont fondées sur des liens sentimentaux plus que sur des liens d'intérêt .

Reste le problème économique. Il va de soi qu'une nation ne peut pas n'être qu'un drapeau et qu'un nom, il faut encore qu'elle vive et, à ce point de vue, les documents, les publications des Nations-Unies vous expliqueront que le Niger figure parmi les pays les plus pauvres, où le revenu par tête d'habitant est le plus faible. le vous demande d'abord de prendre les statistiques pour ce qu'elles sont. Si l'on considère le niveau de vie d'un Nigérien évalué en dollars, puisque là encore c'est le dollar, eh bien, il apparaît clairement que les Nigériens doivent mourir de faim et, en effet, ils mourraient de faim s'ils habitaient New York ou même Paris. Mais nous nous trouvons devant des économies d'un type absolument différent, devant des économies de subsistance, où il est infiniment difficile d'apprécier exactement le revenu, d'apprécier exactement le niveau de vie par des chiffres. Pour l'essentiel, ces hommes ont d'abord comme préoccupation de vivre, de se nourrir et ils y arrivent, c'est un fait. Mais bien sûr, le contact du progrès est là et par conséquent le besoin du progrès et la recherche du progrès. Et c'est là que la France joue un rôle en essayant de poursuivre et même de renforcer l'action de coopération qu'elle a inaugurée comme puissance coloniale, puis dans l'Union française, et maintenant entre Etats indépendants .

Elle le fait sous 3 aspects, d'une part en favorisant un certain nombre de projets d'infrastructure et en essayant de doter, d'aider à doter le pays des infrastructures indispensables, en particulier quant aux moyens de communication ou de transmission dans tous les domaines. Elle le fait ensuite en favorisant la formation des hommes et en essayant de donner au Niger des cadres suffisants pour qu'assez rapidement les Français puissent n'apparaître ici que comme des formateurs de formateurs, comme on l'a dit, et ultérieurement pour laisser les places purement et simplement aux Nigériens - la " nigérianisation. ", comme on dit, est une nécessité et elle est dans nos objectifs fondamentaux au Niger comme ailleurs sous d'autres noms. Et enfin, elle le fait aussi en aidant le Niger dans l'action économique telle que l'a définie son Gouvernement et qui est le développement modeste mais nécessaire d'une part de la production agricole et, d'autre part, de l'artisanat .

Nous ne partons pas et nous ne croyons pas qu'il faille partir d'une conception de la grande industrie ; d'abord le Niger n'en a pratiquement pas les moyens, et ensuite cela consisterait trop rapidement à créer des distorsions impossibles entre 2 types de civilisation entièrement différents. C'est donc dans le développement de la production agricole et dans le développement de l'artisanat que se situe l'effort du Gouvernement, que se situe par conséquent l'aide de la France qui est appréciée, organisée, en liaison constante avec le Gouvernement du Niger .

A cela s'est ajoutée par le hasard et par la capacité d'un ou 2 chercheurs la découverte d'un gisement d'uranium qui a amené quelque chose de tout à fait nouveau, l'installation en plein désert, non seulement d'une mine, mais d'une usine de traitement de minerai d'uranium. Il y a là, évidemment, quelque chose de tout à fait différent, de tout à fait isolé et qui n'en apporte pas moins au Niger des ressources importantes .

Et cela parce que, dans cette affaire, la France a voulu adopter une attitude différente de ce que tous les pays, y compris le mien, ont fait pendant trop longtemps et qui consiste purement et simplement à aller prendre les matières premières et à les emporter. Nous avons d'abord associé, à sa demande, le Gouvernement nigérien à l'entreprise elle - même, et dans le capital de l'entreprise. Et d'autre part, étant donné qu'il faut un certain temps pour que l'entreprise devienne rentable et que les bénéfices deviennent importants - et cela d'autant plus, comme on l'a dit, qu'il se trouve que momentanément le monde est plutôt saturé d'uranium alors que les besoins grandiront sans aucun doute dans les. années 1975-1980 (mais on en n'est pas là) - il se trouve donc qu'on limite volontairement la production qui est à l'heure actuelle de 750 tonnes et qui pourrait être pratiquement doublée. Dès lors, la France, en accord et à la demande d'ailleurs du Gouvernement nigérien, a pris la décision d'apporter au Gouvernement nigérien un concours qui s'élève à l'heure actuelle à un milliard de francs CFA, et qui s'appelle le Fonds national d'investissement. Autrement dit, la France donne par avance au Gouvernement du Niger ce que pourrait rapporter cette usine et cette mine d'uranium si elles étaient menées à leur plafond. Il va de soi que cette aide devrait aller en diminuant au fur et à mesure que l'entreprise elle - même pourra s'y substituer .

Voilà sommairement définie l'action de la France au Niger. le ne voudrais pas terminer sans dire que cette action n'est jamais complètement désintéressée, l'affaire de l'uranium le montre bien, mais que fondamentalement elle est désintéressée. Elle est conduite par le sentiment, par le sens des responsabilités que l'on a vis-à-vis de Populations auxquelles jadis nous avons imposé notre domination et dont nous sentons que, vis-à-vis d'elles, nous gardons des responsabilités morales. En même temps d'ailleurs, la chaleur des coeurs vis-à-vis de la France et que, je crois, vous avez pu percevoir, nous paie par avance de cet effort, de même qu'elle le justifie. ( . )

- Eh bien, la France se propose d'abord, dans le cadre de la Communauté économique européenne, d'appliquer ses principes. Principes qui sont en grande partie à la base de la convention de Yaoundé et qui font que beau coup des produits des pays africains associés par cette convention à la Communauté sont achetés à des taux et à des tarifs très supérieurs à ce qu'on appelle le cours international. Nous avons la ferme intention, lors du renouvellement de la convention de Yaoundé en 1973 - qui coïncidera d'ailleurs avec le renouvellement de l'accord sucrier du Commonwealth, ce qui nous vaudra probablement, n'est - ce pas, à la fois une coopération de nos amis britanniques et peut-être quelques discussions avec eux - nous avons donc l'intention de faire prévaloir cette théorie à laquelle nous sommes profondément attachés et selon laquelle les pays qui sont riches se doivent de payer de façon convenable les productions de pays qui sont pauvres .

Voilà le fond du problème et ce d'autant plus que l'expérience prouve que l'évolution même du monde fait que les produits fabriqués, c'est-à-dire les produits des pays industrialisés, sont de plus en plus chers, alors que les matières premières ou les denrées de base sont de plus en plus abondantes et voient leur prix mondial diminuer .

Mais nous ne considérons pas qu'il faille s'en tenir au simple cadre de la Communauté économique européenne. C'est en réalité à l'échelon mondial que ceci devrait être admis .

Nous avons eu l'occasion, d'ailleurs, dans différentes conférences, d'essayer d'en persuader certains de nos partenaires extérieurs à cette Communauté économique européenne, et je suis convaincu que, tôt ou tard, les pays riches, les pays industrialisés se rendront compte que c'est non seulement un devoir, mais que c'est leur intérêt le plus strict de permettre aux pays en voie de développement d'être réellement en voie de développement et de se développer car on parle toujours de pays en voie de développement, et en réalité on est dans une situation où pour beaucoup de ces pays le développement n'existe pas. Et c'est la stagnation. La stagnation, alors que les pays industrialisés voient leur produit national et leur niveau de vie se développer à une cadence accélérée. Il y a là un fossé qui non seulement ne se comble pas, mais qui se creuse. La France se flatte d'en avoir conscience et de le dire et, dans tous les domaines, nous prendrons position sur ce sujet de la façon la plus ferme .

Malheureusement, nous ne sommes pas les seuls mais au sein de la Communauté économique européenne, même élargie, nous comptons bien faire prévaloir ce point de vue. ( . )

. - je veux dire par là qu'il serait souhaitable, quelle que soit la difficulté des discussions monétaires, et quel que soit le caractère toujours abrupt et secret des décisions finales, qu'il serait tout de même souhaitable que les 3 quarts de l'humanité n'apprennent pas par la presse la solution des problèmes monétaires, comme c'est à l'heure actuelle le cas. Non pas que la presse soit un mauvais moyen d'information, mais vous m'accorderez que ce n'est pas pour ces pays - là le moyen de faire entendre leur voix .

Il est évident que les décisions qui sont prises sur les principales monnaies et en particulier sur celles qui sont les monnaies employées couramment pour les transactions internationales, ces décisions ont des conséquences sur les pays du tiers monde. Et il est normal que ces pays du tiers monde soient associés à la préparation des décisions et, en tout cas, soient consultés et, finalement, participent à un certain nombre de décisions simultanées ou conséquentes. Et d'ailleurs je vous en donnerai un exemple : c'est celui du pétrole. Nous voyons bien qu'en matière de pétrole les pays industrialisés qui sont consommateurs sont bien obligés de tenir compte des conséquences et des problèmes monétaires et d'en passer par les demandes, lorsqu'elles sont légitimes, des pays producteurs qui appartiennent, eux, presque tous au tiers monde. Je crois que cela serait à l'honneur du monde industrialisé que de ne pas attendre d'être ainsi dans une situation où il est en position de défense et d'accepter que, dans tous les domaines, y compris ceux où il ne dépend pas des productions du tiers monde, celui - ci puisse être associé aux décisions et puisse, en tout cas, voir ses décisions aménagées de telle manière qu'il n'en subisse pas les conséquences par la diminution de son niveau de vie.