Discours politique

Valér Giscard d'Estaing, INTERVIEW DE M. VALERY GISCARD D’ESTAING A ANTENNE 2 SUR LA REFORME DE L'ENTREPRISE, PARIS, LE 13 AVRIL 1976 (13/04/1976)

Pourquoi réformer l'entreprise ? Eh bien, l'entreprise c'est l'élément essentiel à la fois de l'activité économique et de l'évolution sociale.

Les Français, les travailleurs passent une très grande partie de leur vie dans l'entreprise.

Je crois qu'un travailleur en France passe en moyenne, environ 80000 à 90000 heures de sa vie dans une entreprise.

Ce qui veut dire au total que les Français passent 9000 jours de leur vie, 10000 jours de leur vie dans une entreprise, donc 4 fois plus qu'à l'école.

Or tout le monde se préoccupe toujours de l'adaptation, de la réforme de l'école et il est naturel qu'on se préoccupe de l'adaptation, et de la réforme d'un endroit où les Français passent 4 fois plus de temps dans leur vie.

D'autre part, si vous regardez l'entreprise dans le monde, vous vous apercevrez que quelle que soit sa forme juridique, quels que soient ses propriétaires, quel que soit son environnement idéologique, il y a un problème de l'entreprise américaine ; il y a un problème de l'entreprise soviétique, il y a un problème de l'entreprise allemande et donc naturellement il y a un problème de l'entreprise française.

Enfin, en France, on a plusieurs fois réformé l'entreprise - depuis un siècle il y a eu des réformes nombreuses - mais j'ai remarqué que ces réformes avaient eu lieu presque toujours dans des circonstances difficiles ou tourmentées, par exemple pendant les guerres ou au lendemain des guerres ou dans des situations politiques ou sociales tendues.

Regardez les réformes de l'entreprise en France, c'était en 1917 pendant la première guerre, 1936 au moment du front populaire, 1945 la création du comité d'entreprise au lendemain de la guerre et 1968 la section syndicale d'entreprise, c'était au lendemain de mai 1968.

Ce qui fait qu'on a toujours en France réformé l'entreprise dans des situations de tension et je me suis dit qu'il fallait au contraire regarder les problèmes de l'entreprise à froid dans une période normale.

Alors, vous me dites, est - ce que c'est à l'Etat de le faire ? Non, ce n'est pas uniquement à l'Etat de le faire.

L'entreprise est un lieu dont l'activité dépend à la fois de ses dirigeants et, en même temps, des organisations syndicales qui y sont représentées, et beaucoup des choses à faire concernant la réforme de l'entreprise dépendent des partenaires sociaux, et je dirai au premier rang des discussions collectives entre ces partenaires sociaux. Donc l'Etat marque la direction, mais la réalisation de la réforme, elle dépend des dirigeants de l'entreprise, elle dépend des partenaires sociaux.

Eh bien, justement il est prévu beaucoup de choses et ce soir nous ne pouvons pas dans le temps que nous avons, en donner la liste complète ; le ministre du travail le fera demain.

Alors, vous me dites d'abord pour les travailleurs de l'entreprise.

Les travailleurs passent une grande partie de leur vie dans l'entreprise.

Pour eux, l'entreprise est parfois inhumaine, elle est gigantesque, le travail qu'ils font est un travail monotone ; il y a un problème de sécurité du travail et ils ont l'impression de ne pas pouvoir s'exprimer sur leurs préoccupations et sur leurs conditions de travail.

C'est tout ceci qui doit être traité, alors je passe, si vous me le permettez, un peu rapidement.

D'abord au niveau du travailleur individuel, les questions de sécurité du travail.

Les dispositions que le gouvernement proposera, consistent, par exemple, à ce que obligatoirement chaque travailleur, au moment de son embauche, soit informé des conditions de sécurité du poste de travail qui lui est proposé.

D'autre part, une meilleure surveillance de la sécurité des machines et également d'ailleurs des machines importées.

Enfin, l'amélioration de la médecine du travail.

Deuxième aspect, au niveau du travailleur : l'expression.

Il est naturel dans une société comme la nôtre que les travailleurs puissent s'exprimer sur les conditions de leur travail et à cet égard il est souhaitable que cela puisse exister à tous les niveaux de l'activité salariale.

Il faut que cette expression sur les conditions de travail ne se fasse pas dans le désordre, mais au contraire, qu'elle soit organisée. C'est pourquoi le projet prévoit un encouragement, une incitation aux entreprises, à précisément organiser l'expression des travailleurs sur les conditions de leur travail et l'amélioration de celles - ci.

troisième exemple, la vie personnelle des travailleurs par rapport à l'entreprise.

Un cas : celui des horaires.

On a fait des expériences permettant de créer ce que l'on appelle des horaires souples, c'est-à-dire la possibilité, pour les travailleurs, de choisir, à l'intérieur de certaines limites, l'horaire du début et de la fin de leur travail.

Ces expériences ont été positives.

Le projet permet d'envisager de les encourager et de les généraliser.

Deuxième rubrique pour les travailleurs : cela n'est plus le travailleur individuel, c'est l'ensemble des travailleurs d'une entreprise de tout rang, c'est-à-dire ouvriers, employés, agents de maîtrise, cadres.

Il est certain que dans l'entreprise moderne les travailleurs doivent pouvoir, d'une part être informés, mais d'autre part s'exprimer dans des conditions organisées sur la vie de l'entreprise.

En ce qui concerne les cadres, compte tenu de leurs responsabilités particulières dans l'entreprise, c'est évident et c'est pourquoi nous prévoyons l'invitation faite aux entreprises, aux dirigeants d'entreprise, d'organiser de façon systématique la concertation active avec les cadres concernant les principales orientations de la vie de l'entreprise.

Mais nous pensons que cette concertation doit pouvoir s'étendre à l'ensemble des travailleurs, bien entendu, si les partenaires sociaux y sont favorables et, à ce moment là, cette concertation étendue à l'ensemble des travailleurs devient une véritable participation à la vie de l'entreprise.

Le gouvernement va proposer au parlement de définir un cadre légal permettant cette participation.

Si le parlement vote cette disposition, il sera possible aux travailleurs salariés d'avoir des représentants disposant d'un droit de vote au sein des conseils de surveillance des entreprises employant plus de 2000 travailleurs et dans des conditions qui seront fixées cas par cas au sein de l'entreprise. Donc, le gouvernement proposera le cadre juridique, si vous voulez, de cette participation de l'ensemble.

Il ne l'imposera pas, non.

Oh ça, c'est l'autre aspect, n'est ce pas.

C'est je dirais l'entreprise - outil de développement économique.

Il faut d'abord regarder la réalité.

On dit que l'Etat ne doit pas s'occuper de la vie des entreprises, mais l'Etat est amené à s'en occuper très souvent, notamment lorsque les entreprises sont en difficultés ; et on le lui demande.

Ce qui a été prévu concernant les entreprises distingue soigneusement les petites entreprises et les grandes entreprises parce que la situation n'est pas du tout la même.

La vie d'une petite entreprise et la vie d'une grande entreprise se déroulent dans des conditions fondamentalement différentes : il faut respecter cette différence.

Pour les petites entreprises, c'est essentiellement un ensemble de mesures d'aides à la création et au financement des petites entreprises, qui représentent la promotion du travail individuel dans notre société. Pour les grandes entreprises, c'est un ensemble de dispositions qui visent d'une part à faire en sorte qu'il y ait un rajeunissement, un renouvellement, lorsqu'il est nécessaire, des équipes dirigeantes, qui visent d'autre part à ce que les dirigeants d'entreprise soient amenés à avoir un intérêt personnel au succès de leur entreprise et donc, qu'ils soient invités à épargner au sein de l'entreprise de façon à être associés financièrement au sort de celle - ci.

Et la troisième disposition, c'est la mise en place d'un dispositif d'alerte vis-à-vis des difficultés de l'entreprise.

Nous avons vu, et notamment l'année dernière, beaucoup d'entreprises en difficulté.

Et souvent la sonnette d'alarme sonne trop tard. Alors, ce qui est prévu, c'est un dispositif d'alerte permettant, soit aux travailleurs de l'entreprise, soit aux actionnaires, soit au cadres de placer à temps l'entreprise devant la réalité de ses problèmes afin que des mesures de redressement puissent intervenir à un moment où elles permettent à l'entreprise de conserver son activité et de maintenir l'emploi.

Cela a été volontaire.

D'abord je voudrais remercier Pierre Sudreau.

En France vous savez que la politique en général c'est le dénigrement de tout et de tous.

Eh bien je voudrais que le président de la République donne l'exemple inverse, je voudrais féliciter quelqu'un et je voudrais féliciter Pierre Sudreau et sa commission pour la qualité du travail et de la réflexion qu'ils ont conduits.

La France grâce à ce rapport, dont je note d'ailleurs qu'il a été vendu, demandé, à plus de 100000 exemplaires, ce qui montre l'intérêt qu'il a suscité, la France a dégagé une doctrine française d'évolution de l'entreprise ; c'est un travail qui est positif et remarquable et qui va nous servir dans la période à venir.

Eh bien j'ai souhaité en effet que les Français puissent en débattre largement.

Si vous voulez j'ai un attachement à la démocratie que je garderai jusqu'au bout et qui fait que je souhaite que les Français discutent à fond sur les problèmes.

Voilà une question qui est fondamentale, dans laquelle il n'y avait pas une urgence à quelques mois, j'ai donc souhaité que le conseil économique d'une part, que les organisations professionnelles d'autre part, que les intellectuels, que les universitaires puissent discuter de la réforme de l'entreprise.

Mais maintenant c'est fini.

Maintenant nous allons faire connaître les projets du gouvernement et ouvrir une dernière conversation avec les partenaires sociaux, c'est-à-dire le patronat, les petites entreprises, les organisations syndicales ; et le parlement sera informé et invité à voter ces dispositions. Je souhaite pour ma part que l'ensemble du dispositif intéressant la réforme de l'entreprise soit mis en place d'ici la fin de la présente année.

Non, ce n'est pas combattre.

N'est - ce pas, vous avez cette idée que la réforme c'est un malheur.

La réforme c'est une chance.

Réformer un organisme, quel qu'il soit, c'est pour l'améliorer, c'est pour le faire vivre mieux.

Renforcer la cohésion sociale, c'est réaliser un progrès, ce n'est pas au contraire une difficulté supplémentaire.

Nous ne pouvions pas le faire en 1975, parce qu'en 1975, l'économie française était dans une crise profonde et à ce moment là on ne pouvait pas demander aux dirigeants d'entreprise et aux partenaires sociaux d'ajouter à cela la réflexion sur l'entreprise.

Mais actuellement, au contraire, dans une période de reprise, de redémarrage, d'amélioration, je crois que le moment est bien venu pour que la réforme de l'entreprise, qui est une réforme positive, soit mise en jeu.

Ecoutez, on dit beaucoup de choses, on écrit beaucoup de choses, mais il n'y a qu'un président de la République élu et ce président de la République élu n'a jamais varié.

J'ai été élu il y a presque 2 ans sur une proposition de changement dans l'ordre.

Je n'ai pas été élu pour l'immobilisme et d'ailleurs si j'avais proposé l'immobilisme je n'aurais pas été élu. J'ai été élu pour conduire le changement dans l'ordre.

Et je continuerai, car le choix n'est pas entre l'immobilisme et la réforme.

Le choix c'est entre la réforme et le bouleversement, et comme je veux éviter le bouleversement à la France et aux Français, je continuerai les réformes.