Discours politique

Valér Giscard d'Estaing, ANTENNE 2 : "QUESTIONS DE TEMPS", UNE EMISSION ANIMEE PAR JEAN-PIERRE ELKABBACH REALISEE PAR PIERRE SABBAGH, 25 LYCEENS CHEZ LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, LE MERCREDI 8 JUIN 1977 A 20 H 30 (08/06/1977)

Je vais leur dire quelque chose.

Je vais d'abord leur dire pourquoi j'ai accepté, à votre demande, de faire cette émission.

Les 2 dernières années, j'ai participé à des émissions concernant la fonction présidentielle ; c'était d'ailleurs sur antenne 2 ; c'était des questions de Jacques Chancel sur la manière dont je concevais l'exercice de la fonction présidentielle.

Je me suis dit que cette année il était utile de le faire encore parce que, à côté des informations qu'il faut donner sur l'actualité, il y a des informations qu'il faut donner sur sa manière de réfléchir, de se décider, de conduire la politique de la France.

Et la proposition que vous m'avez faite, c'est-à-dire de répondre à ces questions en provenance non pas de professionnels mais de jeunes Françaises et de jeunes Français, m'a paru une très heureuse idée.

Seconde réflexion.

Quand on fait un calcul simple, on aperçoit qu'il doit y avoir, à l'heure actuelle, au moins 5 jeunes Françaises ou Français qui seront un jour président de la République et qui vivent parmi nous, chez eux, et vraisemblablement plusieurs d'entre eux ce soir vont regarder cette émission ; c'est-à-dire des jeunes Françaises et des jeunes Français qui habiteront l'Elysée et qui prendront les décisions que j'ai actuellement la responsabilité de prendre. Et souvent je pense à eux, parce que la fonction de président de la République n'est pas une propriété personnelle, c'est une fonction qu'on assume pendant un certain temps, et je voudrais que nous dédiions cette émission a ces futurs présidents de la République française.

Il y avait naturellement un danger, je le dirai franchement à Jean-Pierre Elkabbach, dans cette émission, c'est qu'elle verse soit dans le paternalisme, soit dans la propagande.

A mon avis, il ne faut ni paternalisme, ni propagande. Pour cela, il y a une recette simple. Dans mes réponses, je ne vais pas essayer de vous convaincre mais de vous informer pour que vous sachiez ce que je pense sur un certain nombre de sujets.

Et en sens inverse ce que je souhaiterais de votre côté c'est que vous m'écoutiez pour recevoir cette information et qu'ensuite, comme chacun, vous jugiez plus tard.

Alors, si nous voulons qu'il y ait cette information, je crois que la recette c'est d'être aussi naturel que possible vous et moi. Et je suis prêt pour la première question.

Vous aurez peut-être d'autres questions sur la vérité dans l'exercice des fonctions présidentielles, mais je répondrai aussi franchement que possible.

Il y a 2 questions.

D'abord, est - ce qu'on peut gouverner sans mentir ? Ma réponse est oui.

On peut gouverner sans mentir, et quand je réfléchis à ce que j'ai pu dire depuis maintenant 3 ans.

Vous soulevez un problème qui est de savoir si on peut tout dire.

Je vous dirai que si on peut gouverner sans mentir, par contre c'est un fait qu'on ne peut pas tout dire, et qu'il y a, dans une fonction comme celle- là, la nécessité d'un secret.

Je citerai quelques exemples.

Si par exemple, ce n'est pas du tout le cas en France à l'heure actuelle mais ce qui s'est produit, si on doit faire une dévaluation, on ne peut pas le dire, parce que si on le dit - on déclenche des spéculations monétaires formidables.

Si, dans certains pays, par exemple en Angleterre, on décide de faire des élections anticipées, on ne peut pas le dire car, naturellement, toute la tactique politique change.

Prenez le cas des relations internationales. Eh bien, on ne peut pas dire très franchement, on ne peut pas exprimer son jugement personnel sur les chefs d'Etat qu'on rencontre publiquement parce qu'on altèrerait, ou risquerait d'altérer les relations internationales.

Donc, on peut gouverner sans mentir mais il y a un certain nombre de secrets, de choses qu'on ne peut pas dire.

Néanmoins, il faut savoir qu'il y a beaucoup moins de secrets qu'on ne croit.

Tout à l'heure, par exemple, vous éprouviez, vous l'avez dit, un certain dégoût pour la politique parce que vous avez le sentiment que c'est quelque chose qui est bas.

On peut la considérer sous cet angle, mais c'est également la conduite de la vie collective ; ce n'est pas une chose basse ; c'est comme cela que finalement tous les progrès se réalisent.

Il y a moins de secrets qu'on ne croit.

Je vous dirai qu'à l'heure actuelle, je me suis posé la question, probablement je dois être détenteur de 3 ou 4 secrets importants, mais pas plus, pas cinquante, soixante, et cetera.

Non. Par exemple, dans ceux auxquels je pense, il y a 2 secrets intéressant l'intérieur.

En ce qui concerne l'extérieur.

Alors, morale et politique.

Je crois que toutes les activités humaines, c'est pareil. Il y a une façon d'avoir une activité économique qui est morale ou immorale ; il y a une façon d'être commerçant qui est morale ou immorale ; il y a une façon d'être avocat qui est morale ou immorale, donc la politique c'est pareil ; mais il n'y a pas une contradiction et j'estime qu'on peut parfaitement, et en tout cas personnellement je m'y efforce, concevoir son action politique dans le cadre de certains principes moraux.

C'est que je ne décide pas tout seul, et quand vous prenez une décision, cette décision ensuite suppose un certain nombre d'échelons exécution.

D'abord, échelon gouvernemental qui doit concevoir les projets ; ensuite, le plus souvent, il y a le parlement qui doit les voter ; ensuite, l'administration qui doit les appliquer. Or, tout ceci est nécessairement assez long.

D'autre part, vous avez observé que le corps social français était extrêmement contracté devant les réformes.

Prenez par exemple, sujet que vous connaissez, l'éducation. Si on annonce une réforme dans un domaine quelconque de l'éducation, le premier réflexe est contre, de toute façon.

Nous aurons à parler peut-être, tout à l'heure, de questions de formation.

Il y a un peu plus d'un an, en matière d'éducation, vous vous souvenez qu'on a réformé le second cycle de l'enseignement universitaire, et qu'à ce moment - là, il y a eu des manifestations d'étudiants, et je crois d'ailleurs de lycéens, contre cette réforme du second cycle. On appelait ça, je crois, l'arrêté Soisson. Il y a eu des manifestations pour faire annuler cette réforme.

Or, depuis, on n'a pas annulé cette réforme ; on est en train de commencer à l'appliquer dans la plupart des universités, et plus personne n'en parle. Il n'y a pas la moindre manifestation. Donc, voyez qu'il y a en France une espèce d'attitude de crainte vis-à-vis des réformes, et c'est pour cela que ça suppose du temps.

Alors, sur tous les sujets dont j'avais parlé au moment de mon élection présidentielle, des réformes ont été engagées. Il est vrai qu'elles n'ont pas pu aller ni toujours aussi vite, ni franchement toujours aussi loin que je l'aurais souhaité.

Oui, il y a des forces sociales et politiques qui freinent et qui trouvent toujours de très grands concours. C'est une chose frappante.

Car, regardez, chaque fois qu'on propose une réforme, même une réforme qui est équitable, il y a aussitôt une partie de l'opinion qui se met en mouvement contre la réforme ; toutes les forces négatives françaises se coalisent pour faire la critique de la réforme.

Néanmoins, lorsqu'on la fait, eh bien, 2 ans après, ou 3 ans après, elle est considérée comme admise et plus personne n'en parle.

Ce sont des intérêts quelquefois puissants, quelquefois petits, mais c'est tous ceux qui ont le sentiment que leur situation ou leurs habitudes vont être dérangées ou modifiées - et si vous prenez toutes les professions, pratiquement tous les secteurs, c'est la crainte que leur situation soit modifiée - parce qu'ils ne voient pas qu'ensuite, probablement, la situation serait meilleure. Donc ce ne sont pas de grands intérêts, au sens noir du terme si vous voulez, ce n'est pas une espèce de conjuration, c'est une résistance, une opposition aux changements ou à la réforme.

Je vais prendre pour exemple la situation de la France. Elle est à l'heure actuelle un des très rares pays du monde où les droits de l'homme soient intégralement respectés.

Alors qu'il y a des sujets qui sont en discussion dans la société française comme la peine de mort, les droits de l'homme sont intégralement respectés et j'y veille moi - même. Je vous rappellerai également que le droit d'asile politique, en France, est absolu et il faut savoir que notre pays a reçu plus de réfugiés politiques depuis 1974... qu'aucun autre pays comparable et que nous n'avons jamais expulsé aucun réfugié pour des motifs politiques.

Deuxième exemple : vous vous rappelez que l'on a beaucoup parlé des écoutes téléphoniques. Plus personne n'en parle et depuis que je suis président de la République je n'ai jamais vu ou reçu une écoute téléphonique.

D'ailleurs ceci montre qu'elles ne servent à rien.

La France est donc essentiellement un pays où les droits de l'homme sont respectés aussi complètement que possible.

Mais il y a les autres.

Dans le monde naturellement les pays où les droits de l'homme sont intégralement respectés sont très peu nombreux pour des raisons diverses.

Pouvons - nous intervenir ? Il faut d'abord se rendre compte que nous ne pouvons pas intervenir à l'intérieur de la vie des autres Etats, pas plus d'ailleurs que nous n'accepterions que les autres Etats interviennent dans notre propre vie.

Ce que l'on peut mener c'est une action internationale. Alors la France participe à toutes les actions internationales en faveur des droits de l'homme où qu'elles se passent. Notamment, nous avons été très actifs dans la signature des accords d'Helsinki.

A l'époque on a dit : ça ne sert à rien. C'était utile, car c'était poser un certain nombre de principes concernant le respect des droits de l'homme.

Alors vous me demandez s'il y a des intérêts économiques contradictoires. Je peux vous dire qu'en ce qui me concerne - je l'ai dit aux membres du gouvernement, à mes collaborateurs dont vous avez vu certains sur le film qui a été présenté - je n'ai jamais accepté ce genre de raisonnement et, par exemple, lorsque j'ai pris successivement la décision d'interdire les ventes d'armes, ensuite les livraisons d'armes à l'Afrique du sud, il faut savoir que c'était pour nous un client très important au point de vue de nos ventes et de nos livraisons mais j'estime que, lorsqu'il s'agit de questions de principe, et là c'était la question de l'apartheid en Afrique du sud, on ne doit pas céder devant les considérations économiques.

Cela dépend de la manière dont on le fait, n'est - ce pas.

Je trouve que le fait que le président Carter - je le lui ai dit à Londres - ait pris une attitude comportant une certaine substance idéologique et notamment la défense des droits de l'homme, c'est une bonne chose et la France est prête en ce qui la concerne à prendre des attitudes de même nature.

La question qui se pose est de savoir comment prendre des mesures d'application, et intervenir dans des cas particuliers à l'intérieur des frontières d'autres pays n'est pas à mon avis l'attitude la plus efficace.

On n'obtient pas de résultat et on risque au contraire de créer une situation de crispation.

Mais je peux vous dire que chaque fois que nous avons connaissance de cas particuliers et que nous recevons la visite de tel ou tel dirigeant étranger, nous réglons toujours des situations particulières concernant les droits de l'homme.

Par exemple lors de la dernière visite du président de la République du Vietnam m. Pham van dong je lui ai signalé un cas - c'était un cas humanitaire de réunion d'une famille - ce cas, je le lui ai signalé le soir et, le lendemain, quand je l'ai revu il avait réglé la question par télégramme avec Hanoï.

Les Soviétiques, c'est différent car ce sont très rarement des situations intéressant des citoyens français. C'est à l'intérieur de l'Union soviétique que le problème se pose.

Nous agissons ; la question est de savoir comment.

Au cours des années, j'estime qu'il y a eu tout de même dans le monde une prise de conscience plus grande des droits de l'homme.

Il y a des choses qu'on a faites il y a quelques années, des procès et des exécutions, qui ne sont plus concevables à l'heure actuelle.

Il faut continuer à avancer dans cette direction, c'est-à-dire créer un climat international favorable à l'application et à la reconnaissance des droits de l'homme.

Mais cela ne veut pas dire que nous puissions, nous, intervenir dans les cas particuliers qui concernent d'autres pays parce que je vous répète que c'est politiquement et juridiquement impossible.

Ils passent outre dans une certaine mesure et puis, peu à peu cette pression exerce un certain effet. Il ne faut pas sous-estimer l'effet de la pression de l'opinion internationale car tout de même cela crée pour les dirigeants, pour les moyens d'information des pays, une incitation qui est assez puissante.

Ce que vous dites est tout à fait vrai.

Par exemple puisque vous étiez là cette semaine vous avez vu que j'ai reçu par exemple mme Allende. Eh bien je peux vous dire que mme Allende dont j'avais connu le mari. Je lui ai montré quand elle est venue une carte d'invitation puisqu'il m'avait reçu quand j'étais allé au Chili et qu'il était encore président - eh bien mme Allende m'a remercié pour l'action de la France en ce qui concerne les droits de l'homme et pour la situation faite aux réfugiés politiques chiliens puisque c'est la France qui en a accueilli le plus grand nombre. Mais je lui ai dit que ce n'était pas la peine de faire de déclaration à cet égard ; l'essentiel pour nous est que nous continuions cette action.

Vous me dites que je suis seul à prendre des décisions ici, oui mais pour une raison simple c'est que j'ai été le seul élu.

Ma responsabilité est une responsabilité qui vient de l'élection. Les autres sont des gens compétents, très compétents car je crois vraiment avoir les meilleurs collaborateurs qui existent dans leur spécialité mais ils ne sont pas élus ; c'est donc à moi de prendre les décisions.

D'ailleurs, de toute façon, la responsabilité ou les critiques ne s'adressent pas aux collaborateurs mais au président car c'est tout de même lui qui prend les décisions.

Alors vous avez moins vu fonctionner le gouvernement mais il faut tout de même savoir que beaucoup de décisions sont prises à l'échelon du gouvernement et dans lesquelles je n'interviens pas.

Si vous alliez passer un séjour à Matignon chez Raymond Barre vous verriez que des quantités de décisions sont prises à son échelon.

Alors naturellement tout ceci crée un sentiment de solitude parce que c'est une fonction dans laquelle il n'y a plus personne derrière. Dans toutes les autres fonctions n'est - ce pas il y a toujours quelqu'un à qui on peut demander un avis ou avec lequel on peut partager une responsabilité ; là il n'y a plus personne derrière, ça s'arrête à vous et c'est ce qui donne ce sentiment physique de solitude.

Alors vous dites enfin : les problèmes des Français vous arrivent à travers les dossiers. C'est vrai et c'est mondialement vrai.

C'est pourquoi j'essaie de m'informer aussi complètement que possible mais naturellement c'est un des grands problèmes car l'information qui vous arrive, elle est filtrée, elle est classée, je dirai que dans une certaine mesure elle est rendue plus optimiste parce qu'on a l'impression que les problèmes ont été bien analysés, donc qu'ils sont plutôt faciles à résoudre, et on voit moins la difficulté du quotidien et de la vie réelle. Et c'est pourquoi j'essaie d'avoir un certain nombre de contacts directs.

Justement, personne et ça fait une très grande différence. J'ai occupé 2 fonctions dans la vie publique, j'ai été ministre des finances pendant un certain temps et puis président de la République ; ce sont les 2 fonctions que j'ai exercées et ça fait une différence considérable parce que lorsque j'étais ministre des finances et qu'il y avait une décision vraiment difficile à prendre, j'allais en parler au général de Gaulle ou à m. Pompidou quand c'était m. Pompidou et j'avais le sentiment que la responsabilité serait partagée ou même assumée par d'autres. Et là évidemment, ça s'arrête, et derrière comme je vous le disais tout à l'heure il n'y a personne.

Je vous dirai non.

J'ai été formé - j'ai une qualité qui est le goût d'apprendre ; je ne sais pas si c'est votre cas mais j'aime apprendre et par exemple j'aimais beaucoup la période des concours, ça m'intéressait, je l'ai beaucoup fait toute ma vie j'ai eu le goût d'apprendre et quand j'étais jeune, enfin relativement jeune secrétaire d'Etat et jeune ministre c'était de Gaulle qui était président de la République et je le regardais pour apprendre mon métier, vous savez ce métier ambivalent ça s'apprend d'une certaine façon, alors certainement, dans l'exercice de la fonction, c'est du général de Gaulle que j'ai eu la plus grande formation. Quant à l'inspiration si vous voulez, je trouve que le monde moderne est tellement nouveau à beaucoup égards qu'il faut regarder les problèmes soi - même, je les regarde donc à la lumière de ce que j'observe.

Alors là, vous allez un peu dans la politique et je ne souhaite pas, si vous voulez, que nous y allions trop.

D'abord, le vote à 18 ans. Je ne l'ai pas proposé par calcul politique parce que les indications, les sondages ne montraient pas qu'il y avait nécessairement si vous voulez, un résultat politique favorable à en attendre. Ce n'est donc pas par calcul politique mais parce que c'est normal.

Je trouve que dans un pays où maintenant l'âge de la scolarité obligatoire s'arrête à 16 ans et où l'on considère par conséquent que les Français ont reçu leur formation de base jusqu'à 16 ans et que 2 ans après, à partir de 18 ans, on peut ou non faire son service militaire, et on sait très bien qu'avec les moyens d'information et d'éducation actuels, à 18 ans tout le monde à une connaissance ou une information sur la plupart des problèmes.

C'était donc je le répète une chose normale. Et puis j'ajoute que le vote à 18 ans existe dans la quasi totalité des pays d'Europe et du monde maintenant.

Et je me disais : c'est une attitude... enfin de défiance vis-à-vis de la jeunesse française que de considérer que les jeunes Allemands peuvent voter à 18 ans, ou les Britanniques, et que les Français ne peuvent pas. Pourquoi ? Donc ce n'était pas un calcul politique, c'était parce que c'est normal.

Après on verra bien comment les jeunes exerceront ce droit de vote.

Ce que je souhaite, si vous voulez, c'est qu'ils réalisent la responsabilité que cela comporte car c'est quand même une orientation importante.

Vous disiez tout à l'heure : ils n'en feront pas un drame.

Bon, mais ça affectera une certaine orientation de la vie nationale.

Il faut donc bien voir quelle orientation et quelle est celle que l'on souhaite. Vous me dites, qu'est - ce qui se passera après les élections de 1978 ? ça c'est une question de politique dans laquelle je ne souhaite pas entrer.

Vous savez, vous pourriez y répondre mieux que moi.

Je crois d'abord, pour répondre à la première question, que certains s'imaginent que la politique ou l'action politique est quelque chose d'assez sordide ou d'assez cynique et dont ils ne veulent pas se mêler.

Je crois que ceci doit probablement jouer un certain rôle.

D'autre part, certains considèrent que le résultat est très indirect parce qu'ils élisent localement quelqu'un dont ils ne connaissent pas bien le pouvoir et dont ils se disent qu'une fois élu il adoptera peut-être une attitude différente de celle sur laquelle ils comptaient, donc une espèce de scepticisme.

Mais au total, dans les sondages actuels - je sais bien qu'il faut s'en méfier - il semble que les 3 quarts des jeunes de 18 à 21 ans aient l'intention de participer effectivement aux élections. Or, les 3 quarts, si vous voulez, ça représente déjà un pourcentage, une participation élevée, très supérieure par exemple à la participation aux élections présidentielles américaines.

Là, vous touchez un autre problème car l'information, vous l'avez largement. Il y a 3 journaux télévisés par jour, il y a toute la presse écrite, soit nationale, soit locale, qui est considérable.

C'est cela, vous êtes au lycée.

Néanmoins, le lycée doit être le lieu d'une action de formation et d'éducation et il serait très difficile d'en faire le lieu de l'analyse des choix politiques - et je ne le souhaite pas - ce qui fait qu'il faut que vous profitiez des moyens d'information nombreux, mais compte tenu de votre emploi du temps, je reconnais que c'est difficile.

Ce ne serait pas une formation politique. On a essayé de créer ce qu'on a appelé l'éducation civique, c'est-à-dire la description des institutions, de leurs fonctions, mais finalement, cela n'a jamais eu un très grand développement dans notre système éducatif.

D'autre part, je crois que l'introduction du débat politique à l'intérieur de l'enseignement, notamment avant la terminale, n'est pas du tout souhaitable, car donner l'objectivité à un débat politique est horriblement difficile, il y faut beaucoup de scrupules, beaucoup de précautions et, étant donné l'effort de formation qui est le votre - et l'on parlera peut-être tout à l'heure des problèmes de formation - compliquer la vie du système éducatif par l'introduction du débat politique serait à mon avis un affaiblissement de ce système.

Non, à l'heure actuelle, il n'y a pas de débats politiques - je ne veux pas entrer dans ce débat dont je parlerai d'ailleurs prochainement - il y a parfois dans tel ou tel établissement des orientations politiques, ce qui est tout à fait autre chose.

Ce à quoi vous pensez, sans doute, c'est à une préparation aux choix politiques. Si cette préparation était possible et n'empiétait pas trop sur les autres formations, on pourrait imaginer de la donner, sans tomber dans l'orientation politique ou dans l'endoctrinement qui sont, à mon avis, tout à fait à exclure de notre système éducatif.

C'était, vous le savez, tout à fait vrai. Chacun sait que, dans l'enseignement supérieur français la proportion de fils d'ouvriers était extrêmement faible, et même dans l'enseignement supérieur, et il y a un grand courant, tout à fait justifié, en direction de l'égalité des chances pour qu'on retrouve à tous les niveaux de formation des jeunes issus de tous les milieux.

Une réforme est en train qui, comme toutes les réformes - j'en reviens à ce que vous disiez tout à l'heure - est naturellement critiquée et contestée, mais qui va tout à fait dans ce sens, c'est l'affaire du collège unique.

La réforme que l'on va faire - et je préférerais qu'on l'appelle la réforme du collège unique, au lieu de lui donner le nom de tel ou tel ministre de l'éducation - le fait d'avoir un collège unique pour tous les jeunes Français assurera l'identité de formation, notamment culturelle, jusqu'à seize ans.

Il est prévu qu'il y aura un programme unique, c'est-à-dire que, quelle que soit la future activité, tous les élèves seront dans les mêmes classes et recevront le même enseignement jusqu'à seize ans, alors qu'actuellement, comme vous le savez, ils bifurquent bien avant et vont dans des enseignements de types différents. Déjà, cela égalisera beaucoup les chances.

Cela se fait progressivement, puisqu'on commence à partir de la sixième à la prochaine rentrée, puis de la cinquième, de la quatrième et cetera, au fur et à mesure qu'on avancera.

L'idée-force, si vous voulez, c'est le collège unique pour tous les Français.

La deuxième série d'actions qui sont nécessaires consiste à faire en sorte que ceux qui choisissent l'enseignement technique puissent ensuite retrouver l'enseignement supérieur et les grandes écoles.

Peut-être ne l'avez - vous pas appris, parce que vous avez d'autres préoccupations, mais nous avons décidé d'ouvrir les grandes écoles aux élèves de l'enseignement technique, et même d'instituer un pourcentage obligatoire, si bien qu'un fils d'ouvrier, par exemple, ou de parents ayant d'autres activités, qui aura choisi l'enseignement technique, s'il réussit dans cet enseignement, si ses études marchent bien, pourra ensuite rejoindre la voie universitaire ou la voie des grandes écoles. C'est ce qui permettra de corriger ce que vous dites.

C'est un autre problème. A l'heure actuelle, il y a la limite financière ; néanmoins, à partir du moment où un enseignement est gratuit, notamment l'enseignement supérieur - nous sommes un des rares pays du monde occidental où l'enseignement supérieur soit complètement gratuit - à partir du moment également où l'on va prolonger la gratuité des fournitures scolaires, puisqu'à partir de cette année les livres vont être fournis gratuitement en sixième et où le système de bourses doit être orienté en fonction de critères sociaux incontestables, on peut traiter, à ce moment - là, le problème des ressources des parents.

Regardez la contradiction des choses.

A partir du moment où l'enseignement supérieur est, en effet, plus largement ouvert aux enfants issus des classes moyennes et de la bourgeoisie, le fait de leur accorder la gratuité ou de grands avantages financiers est en soi discriminatoire sur le plan social, mais en sens contraire, puisque c'est un avantage donné aux catégories dont les enfants vont dans l'enseignement supérieur alors que les catégories plus proches du monde du travail, ouvriers, salariés, ne bénéficient pas de tels avantages. Le système qui me paraît le plus juste, c'est celui de la gratuité de l'enseignement, avec pour les frais d'études des bourses données en fonction des besoins sociaux de la famille.

Bien sûr que non.

Je crois que tout cela est en train de changer sous l'effet de facteurs très importants et d'abord les facteurs de l'information, parce qu'un des grands handicaps était l'absence d'informations et d'explications.

Actuellement, l'existence des moyens audio-visuels fait que, sur le plan de l'information, les différentes familles françaises, les foyers français sont traités de la même manière.

L'accès à l'information est plus large qu'autrefois.

Le deuxième facteur est l'entrée dans le système éducatif.

C'est vrai, très souvent, les handicaps culturels sont ressentis très tôt, au niveau de l'école maternelle ou de l'école élémentaire.

Je crois qu'on peut le dire sans vanité, nous avons le meilleur système d'école maternelle au monde et, dans la réforme de l'enseignement.

En effet, ce qui se passait souvent, quand les familles étaient d'un niveau culturel qui préparait mal les enfants à l'enseignement, ils étaient laissés de côté, ils devaient redoubler plusieurs fois et, finalement, se dégoûtaient et ne suivaient plus l'ensemble de l'enseignement. On a donc prévu des mesures - et je n'entre pas dans le détail - pour éviter les redoublements et pour assurer une certaine égalité culturelle dès la maternelle ou l'école élémentaire.

Ce problème de l'inégalité des revenus de toute espèce, je crois qu'il faut bien l'analyser.

Qu'il y ait des différences, c'est normal, il faut avoir le courage de le dire, parce que des gens font plus d'efforts que d'autres, parce que certains font un effort de création, d'initiative, et il est naturel qu'ils en retirent une satisfaction supplémentaire.

Si on avait l'idée d'une société complètement égalitaire, séduisante dans l'abstrait, c'est une société morte, en réalité, une société de déclin, d'atonie. Il est donc normal qu'il y ait des différences, il faut avoir le courage de le dire.

En revanche, il faut que ces différences n'excédent pas une certaine limite. Je l'ai définie dans le livre que j'ai écrit à l'automne dernier et je l'ai appelée l'ampleur de l'écart social maximum.

Il est un moment dans une société, où l'on admet un certain écart pour récompenser l'initiative et l'activité, et au-delà on a le sentiment de tomber dans l'arbitraire et dans l'injustice.

Notre effort tend à ramener dans la société française l'inégalité des revenus à ce que j'appelle l'écart social maximum, et c'est ce que nous faisons.

Naturellement, vous pouvez objecter : "c'est trop lent, et cetera" mais c'est ce que nous faisons. Si vous prenez l'évolution au cours des dernières années, l'écart se réduit et les dernières mesures que nous avons prises, et dont certaines ont été critiquées, vont toujours dans le sens d'un resserrement de cet écart social maximum.

Je ne vais pas entrer dans le détail mais, par exemple, la dernière mesure qui a été prise en faveur des familles, ce qu'on appelle le complément familial, c'est une allocation qui sera donnée aux mères de famille ayant 3 enfants, ou un enfant de moins de 3 ans, et cetera, mais uniquement à celles qui n'ont pas un certain niveau de revenus.

C'est donc une mesure qui est en soi un facteur de resserrement.

Nous allons annoncer la semaine prochaine un effort concernant le minimum des personnes âgées. Eh bien ! il comportera également un plafond de ressources, c'est-à-dire que nous verserons une allocation jusqu'à un certain niveau de revenus.

Donc, nous allons dans cette direction. La question est de savoir à quel rythme il faut y aller sans créer à l'intérieur de la société française des secousses ou des réactions trop violentes. Mais la direction est bien celle - là.

C'était la situation des personnes âgées. Quand j'ai été élu président de la République, les personnes âgées les plus démunies touchaient, en France, 5200 francs par an. Imaginez ce qu'est la situation de quelqu'un qui, au-delà de soixante - 5 ans.

C'est sûrement vrai dans un certain nombre de cas.

Pour ceux dont les ressources sont vraiment les plus faibles, vous savez que la procédure de l'assistance judiciaire permet de leur fournir des avocats. Mais c'est vrai pour les procès importants, et souvent pour de petits plaideurs, les frais de justice sont élevés.

C'est un problème que nous avons signalé et, d'ailleurs, quand j'ai reçu le bâtonnier des avocats il y a 3 mois, je lui ai dit que c'était là un point important. La tarification de la justice est importante pour donner le sentiment qu'elle est accessible à tous.

Il y a du vrai dans ce que vous dites. On a récemment fait une réforme, qui a été votée par le parlement, grâce à laquelle les juges peuvent maintenant, dans la fixation des amendes, tenir compte du niveau de ressources des condamnés. Autrefois, le tarif des amendes était unique.

Or, la même amende appliquée à quelqu'un qui est au SMIC ou dispose de faibles ressources n'a pas le même effet de sanction qu'appliquée à quelqu'un qui a des revenus élevés.

Les juges pourront désormais décider des amendes en fonction des niveaux de ressources. Vous avez sûrement remarqué que, depuis quelques années - alors que cela n'avait jamais été fait auparavant - nous avons poursuivi devant les tribunaux, au titre de la fraude fiscale, des hommes ayant des situations très importantes.

Vous parlez du problème du chômage des jeunes et de votre inquiétude. Il faut être franc. Il y a certainement à l'heure actuelle une très grande angoisse dans la jeunesse concernant l'emploi.

L'année 1977 est une année calme du point de vue universitaire ; c'est même l'année la plus calme depuis 10 ans ; il faut le savoir ; mais ce calme recouvre probablement une certaine angoisse. Ce n'est pas un calme qui assume la satisfaction ; c'est un calme qui est un voile au-dessus d'une certaine angoisse que vous exprimez, c'est-à-dire la crainte concernant les perspectives de l'emploi.

Il faut regarder les faits.

Pourquoi cette crainte ? à l'heure actuelle, il y a une situation de chômage en France.

Elle existe pratiquement dans tous les pays industrialisés. La France fait plutôt partie des pays dans lesquels le chômage est relativement moins élevé. Il faut le savoir.

Dans tous les pays d'Europe le chômage est plus élevé qu'en France. Il est plus élevé en Grande-Bretagne et chez nos voisins belges.

En France, il est de 4-6 % par rapport à la population active. Il est un peu plus faible en Allemagne fédérale où il atteint 4 %. Le chiffre est beaucoup plus élevé aux États-Unis.

La situation est générale concernant l'emploi dans tous les pays industrialisés.

Mais dans le domaine des demandeurs d'emploi de moins de 25 ans, autant sur le plan global elle est plutôt mieux placée que les autres pays, autant sur le plan des jeunes de moins de 25 ans elle est plus mal placée.

Je ne dis pas qu'elle est la plus mal placée.

L'Angleterre est plus mal placée que nous, mais, par rapport à d'autres pays, nous avons un pourcentage plus élevé.

C'est là qu'apparaît l'écart avec l'Allemagne fédérale qui a presque le même pourcentage de chômeurs que nous, mais un pourcentage de chômeurs de moins de 25 ans beaucoup plus bas.

Pourquoi ? C'est à mon avis, le problème de la formation.

Il y a à la fois un problème global d'activité économique et un problème de formation, ce dernier apparaissant dans le chômage des jeunes.

Nous sommes dans une situation très particulière. Nous avons un million de demandeurs d'emploi et en même temps plus de 2 millions de travailleurs émigrés. Mais les 2 situations ne se recouvrent pas parce que les tâches qu'exécutent un certain nombre de travailleurs émigrés sont des tâches que les demandeurs d'emploi français en général n'exerceraient pas.

Nous devons, dans l'avenir, ajuster notre formation et notre éducation aux perspectives de l'emploi dans l'économie.

Ce n'est pas facile. Je citerai des cas très simples.

Par exemple, il y a, à l'heure actuelle, 10500 architectes en France, inscrits et 14000 étudiants dans les écoles d'architecture.

Il y a donc déjà dans les écoles d'architecture plus d'étudiants que la totalité des architectes en France.

Prenons la médecine. Nous avons aux alentours de 80000 médecins. Il y a, à l'heure actuelle, dans les facultés de médecine 102000 étudiants.

Si vous calculez quel devrait être le nombre des médecins en France pour avoir une situation satisfaisante du point de vue de la santé, vous arriverez aux alentours de 105 à 110000.

Nous avons en formation 102000 étudiants, c'est-à-dire suffisamment pour couvrir tous les besoins médicaux français.

La question de l'accès à une fonction, à un débouché, est un problème qu'il faut regarder en face.

Quels sont les remèdes ? On pourrait envisager une solution autoritaire et dire : il y a des filières qui peuvent aboutir à tel emploi ; nous décidons de réglementer l'entrée de ces filières.

Psychologiquement et politiquement, ce n'est pas possible.

Dans une société de libertés, un système aussi contraignant ne serait pas accepté, sauf pour des professions pour lesquelles les données sont très claires. C'est pourquoi, notamment en matière médicale, a été prévu un certain rapport entre le nombre d'étudiants et le nombre de postes de médecins qui pourraient être occupés par la suite.

Mais il faut reprendre notre système éducatif de façon à aboutir à former à peu près un nombre total de jeunes en fonction des besoins prévisibles, ce qui est à la fois une affaire d'information et d'orientation.

Il faut en même temps faire que des jeunes, qui sont entrés dans l'université avec une certaine préférence pour une carrière et qui aperçoivent en milieu de leur formation que la carrière qu'ils veulent entreprendre est bouchée parce qu'il n'y a pas les besoins suffisants, puissent disposer d'un diplôme qui les valorise pour d'autres débouchés. C'est dans ce but qu'a été faite la réforme du second cycle de l'enseignement supérieur, c'est-à-dire qu'il y ait des formations supérieures permettant, si l'on s'oriente différemment, d'avoir une certaine préparation à une activité professionnelle.

Je crois que ce qui a créé ce sentiment d'angoisse est l'addition de 2 phénomènes. Le premier est la situation de crise économique. Nous en sortirons. Ne dites pas que c'est l'éternité de crise économique.

Par contre, le problème de l'adaptation de la formation à l'emploi restera posé.

Il est posé.

Je souhaite qu'à ce propos on aille au fond des choses.

J'ai indiqué que je comptais charger quelqu'un spécialement de regarder cette articulation de la formation et de l'emploi.

Il faut comprendre que, dans le monde de demain, on n'exercera pas nécessairement le même emploi durant les trente ou trente - 5 années de sa vie professionnelle.

On exercera peut-être un ou 2 emplois à titre un peu différent. Il faut donc avoir une formation qui permette de mieux s'ajuster à de nouvelles perspectives d'activité et d'emploi.

Il ne faut pas prendre des engagements que l'on n'est pas assuré de pouvoir tenir. Je pense que l'amélioration de la situation économique retentissant sur le chômage devrait être observée à la fin de cette année.

Par conséquent, on devrait en ressentir l'effet dès la rentrée de 1978.

Le problème de l'amélioration des formations est une affaire de tous les jours ; on le traite chaque fois que l'on a une réforme à accomplir dans une partie du système éducatif.

Pour moi, il n'est pas possible qu'un jeune sortant du système éducatif reste durablement sans emploi.

Par conséquent, nous devrons mettre au point des systèmes tels que cette situation ne se produise pas.

Cela signifie - on va essayer de le faire à la rentrée 1977 - que tout jeune qui ne trouverait pas un débouché sur le plan professionnel devrait pouvoir librement acquérir un complément de formation lui assurant d'abord une certaine rémunérations et le préparant ensuite éventuellement à exercer une autre activité. En perfectionnant notre système éducatif et en ouvrant ce droit complémentaire à la formation, on doit pouvoir faire disparaître cette angoisse des jeunes.

Non. Le chômage, au contraire, la menace.

La difficulté est que, si vous pensez aux pays socialistes, le régime n'est pas le même.

L'affectation des étudiants et des travailleurs est assez largement autoritaire.

Dans toutes les filières de l'enseignement supérieur en Union soviétique, on fixe à l'avance le nombre des étudiants par filière. Si on adopte un système de cette nature, ceux qui sont dans la filière sont assurés de trouver des débouchés, mais ceux qui n'y sont pas n'auront pas accès à cette voie supérieure.

Il faut d'abord savoir ce que l'on veut. Vous dites que le travail n'est plus sacré. Si on veut une certaine justice sociale, un progrès social, une amélioration des conditions, c'est par l'effort du travail et par rien d'autre que cela sera obtenu.

Le progrès social dans tous les domaines suppose un effort de travail.

Il ne faut pas qu'il ait ambiguïté un pays ne peut progresser qu'à partir de ce qu'il produit.

Ce que vous voulez dire, je le comprends, c'est que cette idée que la vie n'a qu'une dimension économique et que finalement l'homme contemporain est un travailleur qui travaille toute sa vie pour produire de plus en plus, pour avoir une productivité de plus en plus grande, cette idée n'est plus la vôtre.

Elle n'est pas la mienne non plus.

C'était un type de société dans lequel on a vécu des années 60 à 70.

C'est ce que j'appelle la croissance à la japonaise, c'est-à-dire produire à tout prix, dans n'importe quelle condition, consacrer sa vie entière à la production économique. Vous avez connu cela, monsieur Elkabbach.

Il y a eu une époque ou on a proposé aux Français la croissance à la japonaise. Je vous rappelle d'ailleurs qu'à cette époque les Français en étaient troublés et mécontents.

Je suis partisan de ce que l'on appelle la nouvelle croissance.

Il faut poursuivre la croissance parce qu'il faut poursuivre le progrès économique et social de la France. Nous ne sommes pas arrivés au bout.

J'espère que dans vingt ou vingt - 5 ans, on aura atteint un niveau à partir duquel la croissance pourra être sensiblement ralentie. Mais nous n'en sommes pas la.

Vous parliez tout à l'heure des conditions de vie d'un certain nombre de catégories sociales. Ces conditions ne sont pas telles que nous puissions arrêter notre progrès économique.

Néanmoins, nous pouvons avoir un type de progrès économique beaucoup plus humanisé que par le passé dans lequel on n'affirme pas cette sorte de priorité brutale de l'outil économique sur l'individu.

C'est pourquoi nous devons développer un certain nombre d'autres dimensions, la dimension écologique, la dimension culturelle, la dimension des loisirs, pour que la vie de travail ne reste pas la dimension unique de la vie de l'individu.

Pas très longtemps. Si nous pouvions sortir de la crise fin 1977, 1978.

Beaucoup de Français sont très pessimistes à l'heure actuelle parce qu'ils se disent que la crise va durer indéfiniment et même probablement s'aggraver. Franchement, ils se trompent.

Il y a une erreur à ne pas commettre.

Nous ne reviendrons pas à la situation antérieure parce qu'elle reposait sur des prix de l'énergie et des matières premières très bas et que l'équilibre fait que cela ne se reproduira plus.

Les pays producteurs de pétrole et de matières premières s'arrangeront pour conserver des prix et des revenus qui leur soient favorables. Il faut le savoir. Ceux qui croient que l'on peut revenir en arrière se trompent.

En sens inverse, ceux qui croient que la crise va s'approfondir se trompent. Nous avons fait au moins les 2 tiers du chemin qui nous conduit à l'adaptation de notre économie à ces conditions nouvelles.

Malheureusement, dans cette émission, nous ne pourrons pas aller au fond du débat. C'est un grand débat auquel la jeunesse est très sensible.

Comment le problème se pose - t - il ? La France n'a pas le choix parce qu'elle n'a pas d'énergie naturelle.

Elle a un peu d'énergie hydraulique, quelques ressources en gaz que nous nous efforçons de développer dans le sud-ouest, encore un peu de charbon. Ces gisements sont limités.

Le choix, c'est que la France peut, naturellement, se priver d'énergie.

Si elle se prive d'énergie, elle connaîtra une espèce de déclin industriel et économique comme l'ont connu d'autres pays privés d'énergie.

Il faut donc qu'elle se procure elle - même une énergie nouvelle et, à l'heure actuelle, on voit à l'horizon d'autres formes nouvelles d'énergie.

J'ai crée une délégation aux énergies nouvelles et la France est assez en avance en ce qui concerne l'énergie solaire.

Mais l'énergie solaire est à 25 - 30 ans échéance et on n'a pas fait, jusqu'à présent, de découverte concernant la captation réelle de l'énergie solaire. Donc, comme sources d'énergie, nous n'avons à l'heure actuelle que l'énergie nucléaire.

L'énergie nucléaire on la craint beaucoup, à mon avis pour des raisons justifiées et pour d'autres qui ne le sont pas.

Parmi les raisons justifiées, il y a l'évocation de l'aspect militaire.

Dans l'esprit du public, l'énergie nucléaire est liée à la bombe atomique et elle évoque une idée de danger global.

Il faut savoir que ce n'est pas le cas. Les centrales nucléaires ne comportent aucun risque d'explosion. C'est tout à fait différent et, en examinant le programme français d'installations d'énergie électrique, on constate que nous nous proposons d'installer un nombre de centrales inférieur, au total, au nombre de celles déjà installées aux États-Unis d'Amérique.

Ce sera probablement le Rhin, enfin cela risque d'être le Rhin, pas à cause de la France, mais de l'Allemagne fédérale et des pays riverains.

Il faut savoir que l'installation de centrales nucléaires tel qu'il est prévu d'ici 1985 représente pour la France équivalent de 50 millions de tonnes de pétrole que nous économiserions, c'est-à-dire un peu moins de la moitié de notre consommation actuelle de pétrole.

C'est donc pour l'économie française une ressource d'énergie considérable.

Il faut se garder de l'analogie entre la bombe atomique et électricité nucléaire. Ce n'est pas du tout la même chose.

Par contre, il faut étudier avec soin tous les problèmes de sécurité et d'environnement. Je crois pouvoir vous dire honnêtement qu'on le fait avec la plus grande attention.

En fait, il se dégage de cette question nucléaire un sentiment de mystère ou de crainte et il faut aller très loin pour le dissiper.

Les régions où ces installations fonctionnent actuellement, comme dans la vallée de la Loire en Touraine, la population est tout à fait habituée. C'est au stade de l'enquête, de l'information, de l'explication, de l'ouverture complète du dossier que nous devons faire un effort.

Un débat national n'éclairera pas la population. Tout le monde sait bien que la France a besoin d'énergie. Il s'agit plutôt d'un débat local ; là où il a été bien conduit, les choses se sont passées et se passent sans difficulté majeure avec la population.

Pour ce qui est des surrégénérateurs - une étude est prévue pour votre région. Il faut savoir que c'est un système qui n'est pas du tout diabolique ; c'est un système scientifique qui permet de tirer de la même quantité d'uranium naturel 50 fois plus d'énergie.

Actuellement, sur 100 % d'uranium naturel, on utilise seulement 3 % dans les techniques classiques alors qu'avec les surrégénérateurs on en utilise pratiquement la totalité ; cela revient à dire, par rapport à l'essence, qu'on en consommerait un litre au lieu de 50 litres.

Vous voyez le changement que cela introduit dans la consommation d'énergie.

Et la France est avec l'Union soviétique et les États-Unis en tête des pays qui connaissent à peu près cette technique.

Cela mérite que nous l'étudiions à fond pour voir le parti que l'on peut en tirer. Là aussi les problèmes de sécurité sont essentiels. Je m'en suis récemment occupé avec le commissaire à l'énergie atomique.

Et je peux vous dire qu'il n'y a pas plus de danger avec les centrales du type surrégénérateurs qu'avec les centrales classiques.

Il n'y a pas de danger physique qui soit supérieur à celui d'une installation industrielle traditionnelle de l'industrie chimique par exemple.

Bien qu'il y ait aux États-Unis autant de centrales en fonctionnement qu'il y en aura en France si l'on poursuit notre programme, il n'y a pas, à l'heure actuelle, d'accident ou de menace sur les populations.

Il peut y avoir danger sur l'utilisation non pas des centrales nucléaires mais sur l'utilisation des filières atomiques menant aux bombes.

C'est le point sur lequel j'ai pris, depuis le mois d'octobre dernier, une position que la France n'avait pas prise jusqu'ici aussi nettement ; c'est une attitude de très grande précaution vis-à-vis de ce que l'on appelle la prolifération nucléaire, c'est-à-dire le risque de l'utilisation de l'arme. Dans les conversations que j'ai eues à Londres avec m. Carter et que j'aurai prochainement avec m. Brejnev la question du danger de prolifération nucléaire sera considérée par la France comme essentielle.

C'est d'une tout autre nature.

Ce que je veux dire, c'est que - et, je le répète, je parle sous le contrôle de savants et de spécialistes de ces questions - il n'y a pas plus de danger lorsque toutes les précautions sont prises dans une centrale nucléaire qu'il n'y en a dans une installation industrielle chimique, comme celle qui précisément a pu créer un tel danger en Italie.

C'est le développement industriel qui, lui - même entraîne un certain nombre de nuisances, de dangers. Contrairement à ce que l'on croit ils ne sont pas plus grands dans le secteur nucléaire que dans certains autres secteurs de l'industrie.

Il y a des incidents dans toutes les activités industrielles. Il est frappant de penser que nous avons en France une usine d'enrichissement dans la vallée du Rhône, une usine de retraitement dans le Cotentin, et qu'il n'y a jamais eu d'accident de personne ; alors que dans l'activité industrielle, vous le savez, il y a un certain nombre d'accidents.

Il n'est pas possible que se produise sur les installations électronucléaires des incidents comme ceux qu'on imaginerait, c'est-à-dire du type explosion.

Pour créer les conditions d'une explosion, il faut un dispositif qui n'existe pas dans une installation électronucléaire.

J'en ai visité plusieurs ; ce sont des endroits où il y a une réaction très lente dégageant de la chaleur sans explosion et dans lesquelles les données physiques sont telles que la transformation en explosion est totalement impossible.

Si, on peut tout à fait l'écarter.

Si, car il n'y a pas de plutonium libre dans cette installation, qui circule en tant que tel et qui puisse s'échapper par une fissure.

C'est seulement à partir d'un certain type de réaction nucléaire que le danger pourrait apparaître. Je répète que, scientifiquement, ce risque peut être tout à fait éliminé.

C'est une solution partielle, parce que cela ne couvrirait qu'une partie des besoins français ; nous resterons importateurs de pétrole.

Nous aurons besoin d'énergie hydraulique et j'espère que nous pourrons utiliser les énergies nouvelles non polluantes du type énergie solaire, aussitôt que les dispositions seront au point.

Ce n'est pas une question de crédits.

Nous en sommes au stade de la recherche et de l'expérience et nous sommes à la tête de ces recherches sur les énergies nouvelles.

Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de découverte, de percée scientifique. Si une telle découverte se faisait, il va de soi que nous y affecterions des moyens beaucoup plus importants.

C'est très important et nous n'avons pas pu épuiser ce thème. Personnellement, je n'ai pas de préférence pour un type d'énergie plutôt qu'un autre.

Mais la France est un pays qui n'a pas d'énergie naturelle ; elle a une activité industrielle qui la place actuellement au 4ème ou 5ème rang des pays exportateurs du monde et elle a besoin d'énergie.

Le fait qu'elle soit menacée d'en être privée ou de la payer un prix exorbitant créerait au point de vue du chômage - vous parliez tout à l'heure du chômage des jeunes - une situation très grave dans 10 ans.

Nous devons traiter ce problème. Mais, naturellement, le problème nucléaire doit être traité avec infiniment de précautions et un grand effort d'information.

Il y a maintenant une prise de conscience en ce qui concerne le gaspillage des ressources naturelles de toutes sortes et je souhaite - je sais que c'est un sentiment très fort parmi les jeunes - que nous allions à l'économie beaucoup moins polluante, beaucoup moins "gaspillante", plus respectueuse de l'environnement naturel.

Si, nous les renforçons et la France est en tête en ce qui concerne la pollution de la mer.

Nous venons de proposer des mesures extrêmement sévères concernant, notamment, l'interdiction d'un certain nombre d'opérations en mer.

Contrairement à ce que l'on croit, ce ne sont pas tellement les accidents, souvent très spectaculaires, qui constituent l'essentiel de la pollution maritime.

Ce sont notamment des opérations courantes comme le nettoyage des soutes et la remise à la mer d'un certain nombre de carburants.

Les responsables le font en dehors des eaux territoriales, à quelques centaines de kilomètres et se trouvent hors du contrôle des autorités nationales. Nous préconisons établissement d'une convention internationale interdisant ces opérations.

Nous avons pu agir et déjà on crée une obligation de responsabilité internationale concernant les opérations de cette nature.

Certainement oui. D'abord, je ne le saurais pas.

Vous évoquez ce problème de la drogue... qui est certainement un de ceux qu'il faut aborder avec beaucoup de préoccupation et même le plus d'humanité.

Il ne s'agit pas de porter une condamnation qui ne servirait à rien, il faut essayer de régler le problème. Je m'en suis entretenu récemment avec une personne qui a vécu une expérience directe dans sa famille.

Il ne faut pas s'emparer de ce problème pour en faire un grand sujet de débat public car on risquerait de l'entourer d'une publicité supplémentaire et d'en compliquer les données psychologiques.

Il faut rechercher des solutions de fond, à la fois matérielles et psychologiques.

J'ai pensé qu'une femme pourrait mieux s'occuper de ce problème et j'ai désigné mme Monique Pelletier, adjointe au maire de Neuilly, déléguée d'une institution locale de parents et de formateurs.

Elle a elle - même 7 enfants et sera chargée de suivre cette question avec d'autres personnalités parce qu'il faut un magistrat qui connaisse les problèmes de justice, un médecin et cetera. Je vais lui demander de traiter ce problème uniquement dans le souci de rechercher des solutions efficaces au-niveau des intéressés, et non pas d'en faire un débat qui pourrait aller contre les objectifs qu'on poursuit.

Vous avez raison d'évoquer ce problème. C'est un de ceux qui sont au centre de l'action que nous devons conduire. S'il y a par contre un sujet sur lequel il faut être d'une extrême fermeté, c'est l'action vis-à-vis de tous ceux qui tirent un profit du commerce et de la drogue. Dans ce domaine, je veillerai à ce que la fermeté soit exemplaire.

Au sommet, disons là où je suis, il y a des limites naturelles qui sont des limites de temps et de disponibilité. Nous nous voyons ce soir. Vous êtes 25 ; il y a 52 millions de Français.

Ce contact, cette rencontre garde par la force des choses un caractère exceptionnel.

Je crois que c'est beaucoup plus en décentralisant les responsabilités dans la société française, au niveau local, municipal, régional, au niveau des universités elles - mêmes que devraient s'exercer bien davantage les responsabilités des Français.

Nous avons gardé de notre histoire un système dans lequel beaucoup trop de problèmes et de responsabilités remontent directement au sommet.

Je suis certain que les 3 qui étaient là ont dû avoir l'impression qu'en France tout finissait plus ou moins par dépendre de l'Elysée ou de la présidence. Ce n'est pas naturel.

Je devrais traiter notamment un certain nombre de grands problèmes nationaux, de grandes orientations mais il y a des quantités de problèmes d'activité économique, d'écologie, d'environnement qui devraient être traités à d'autres niveaux. Nous devons développer la responsabilité à beaucoup d'autres niveaux de notre vie nationale.

Il ne s'agit pas de donner des conseils mais de savoir quelles mesures et dispositions doivent être adoptées.

L'action administrative de prévention est l'aspect relativement plus facile.

Ce qui est beaucoup plus difficile, c'est le comportement psychologique et familial des habitués à la drogue. Ce n'est pas uniquement un aspect médical. Il ne s'agit pas d'interrompre pendant quelques semaines la consommation de la drogue mais de savoir comment ils peuvent se réinsérer dans un milieu familial et dans une activité où ils retrouvent un autre équilibre.

C'est un problème qu'il faut étudier.

Faut - il qu'ils rentrent dans leur famille ? Faut - il au contraire qu'ils aient certaines modifications dans leurs conditions d'existence pour trouver un autre milieu, une autre compensation psychologique ? Nous avons peu progressé dans ce domaine jusqu'à présent. Or, il y a tout de même des recherches ou des propositions à faire à cet égard.

Je le crois. Il ne faut pas avoir l'idée que ce sera centralisé et étatique. Cela dépend d'une grande variété de situations personnelles.

Dans ce domaine, le rôle des associations, de la vie locale peut être beaucoup plus important que l'attitude du pouvoir central.

Mais encore faut - il que les données soient bien connues car, à l'heure actuelle, une famille ou même un jeune qui a ce problème ne sait pas quelle filière prendre. Il sait, à la rigueur, ce qu'il peut faire pour se désintoxiquer. C'est déjà très difficile. Cela pose en plus des problèmes psychologiques.

Mais, ce qu'il doit faire après ou ce que l'on fera avec lui après, personne n'en sait rien ou peu de gens le savent. Il y a tout de même un progrès à entreprendre à cet égard.

J'ai dit en effet que je n'avais pas réussi et c'est mon principal regret.

Ce que j'ai réalisé, c'est à peu près ce que je voulais faire.

Vous m'avez dit tout à l'heure que les réformes n'étaient pas assez rapides, n'allaient pas assez loin.

C'est exact, mais on a tout de même engagé un certain nombre de choses et on a pu faire face à la crise dans des conditions qui, sans être satisfaisantes, l'ont néanmoins amortie en France beaucoup plus que dans d'autres pays.

Il est un point sur lequel nous avons peu progressé : l'unité des Français.

On peut progresser.

Il est peut-être injuste de dire que nous n'avons pas progressé du tout car je me souviens - vous, moins - de ce qu'était la situation avant et pendant mai 1968 par exemple et de la situation d'affrontement virtuel dans laquelle se trouvait la société française.

Je suis frappé de voir que le débat politique reste tourmenté et violent mais il me semble qu'il a tout de même baissé d'un degré dans l'affrontement.

C'est tout ce qu'on peut dire.

Il faut aller plus loin parce qu'un pays ne peut pas marcher indéfiniment sur une seule jambe.

Quelle que soit la jambe d'ailleurs, il ne va pas loin. Dans un pays moderne, il faut pouvoir disposer de plus larges proportions de la collectivité nationale.

Je prendrai des initiatives. Lesquelles me direz - vous ? Je ne peux pas vous le dire à l'avance. C'est un peu l'allusion au secret, quelque chose que l'on prépare, qu'on ne peut pas annoncer à l'avance.

Mais je considère que c'est fondamental.

Dans la tâche du président de la République de la France actuelle, si je n'avais pas la préoccupation de l'unité, je manquerais au premier de mes devoirs.

Voyez ce qui s'est passé à Reims ces derniers jours. Cela montre où l'on va quand on suit la voie de l'outrance, de l'intolérance politique, et cetera. Je ne veux pas que la France aille dans cette direction.

Il va de soi que je m'opposerai à tout ce qui pourrait l'y conduire d'une manière violente. Mais il faut également prendre des initiatives et on peut en prendre pour aller dans le sens de l'unité nationale.

Nous vivons une période qui est dans l'attente de quelque chose. Si j'ai un sentiment commun avec les jeunes Françaises et Français, c'est que nous attendons quelque chose et que le mode de vie, d'organisation sociale à besoin d'une transformation assez profonde.

J'indique dans mon livre la direction de cette transformation. Je n'ai pas voulu, à moi tout seul, dire : voilà exactement comment doit être organisée la société française dans tous ses détails.

J'ai indiqué une direction, que je crois être fondamentalement la bonne, à savoir que la société française doit devenir beaucoup plus ouverte dans toutes ses composantes.

Ce ne doit pas être une société conduite par une structure centrale, contraignante, autoritaire.

Ce ne doit pas être une société bureaucratique mais une société dans laquelle beaucoup plus de formes d'expression et de responsabilité doivent se manifester.

J'ai marqué la direction.

Je suis quand même assez fier d'un résultat, car on peut mesurer l'influence d'un livre au fait que les mots entrent dans le langage courant.

Le thème central de mon livre est le "pluralisme".

Alors que le mot "pluralisme" n'était pas utilisé auparavant, il est entré dans le langage politique courant si l'on en juge par les discours des hommes politiques non seulement en France mais dans le monde. Je crois que c'est la direction vers laquelle peut évoluer la société française.

Je terminerai par cette remarque : lorsqu'on parle de l'histoire d'un pays on a trop souvent l'habitude de considérer les évènements de puissance, les évènements militaires, les agressions ou les dominations.

Ce n'est qu'une partie de l'histoire. L'autre, beaucoup plus importante, a trait à tous les phénomènes de civilisation.

Si je prends l'exemple de la Grèce antique, qui a été probablement au total le plus grand modèle de civilisation, au point de vue de l'histoire en tant que puissance c'était un échec complet.

C'était un continent divisé, où les gens faisaient des guerres absurdes qu'ils perdaient d'ailleurs en général.

Cela reste néanmoins un exemple de civilisation.

L'Italie de la Renaissance était un pays qui, politiquement, en termes de puissance, ne représentait rien mais qui a créé une façon de penser, de s'exprimer et de vivre qui a duré 4 ou 5 siècles.

Nous ne devons pas penser uniquement à l'histoire en termes d'affrontements, de puissance mais aussi de civilisation.

Je voudrais que cette nouvelle civilisation, qu'on pressent au travers de l'écologie, de l'environnement et d'un plus grand respect des droits de l'Homme, je voudrais qu'on la voie venir en France. J'ai simplement indiqué la direction dans laquelle, à mon avis, on pouvait la chercher.

Je ne peux certainement pas y renoncer. Je vous rappelle l'historique de cette affaire. La décision de procéder à l'élection au suffrage universel de l'assemblée parlementaire européenne a été prise en décembre 1974. Nous avons pris cette décision du 14 au 16 décembre 1974. Et, ce, publiquement.

S'il y avait des objections de principe à cette initiative, il fallait les formuler à ce moment - là car la décision a été prise dans tous ses détails.

Nous avons indiqué que ce serait une élection au suffrage universel et qu'elle devrait être prévue pour le printemps 1978.

Trois ans après, est - ce que la France peut paraître découvrir une décision qui a été prise en décembre 1974 ? D'autant, je le répète, qu'elle a été prise publiquement bien entendu et avec toutes les instances appropriées. Ensuite, nous avons mis au point le texte, ce qui a été assez long. Il a été adopté en juillet dernier et soumis à l'approbation du gouvernement de l'époque.

A l'automne dernier, on s'est posé la question de savoir quand il fallait procéder à la ratification.

Je ne sais si vous vous en souvenez mais certains indiquaient qu'il ne fallait pas le faire à l'automne et qu'il valait mieux que ça le soit à la session de printemps. Ce n'est pas moi qui le proposais.

Effectivement, la session d'automne était chargée - il y avait alors le redressement économique, les problèmes budgétaires - et tout le monde a considéré que cela viendrait à la session de printemps.

Il y avait un problème constitutionnel. J'ai préféré prendre l'initiative de le poser. J'ai donc posé au conseil constitutionnel la question de savoir si c'était compatible avec notre constitution. Il m'a répondu positivement, vous vous en souvenez, à la fin de l'année dernière.

Le problème constitutionnel étant règlé, il était alors entendu que le parlement en débattrait au cours de la session de printemps.

Au début de cette session, personne n'a mis en doute l'idée que le parlement aurait à débattre de cet important sujet.

Mais il y avait, dans certains groupes de la majorité, la crainte que l'élection de l'assemblée parlementaire au suffrage universel ne s'accompagne d'un transfert de notre souveraineté nationale, telle qu'elle est décrite dans les traités internationaux et notamment le traité de Rome c'est pourquoi, après une concertation avec les groupes de la majorité - dont je garde le souvenir - un article a été introduit dans le projet de loi de ratification qui reprend les dispositions du conseil constitutionnel et indique sans aucune équivoque que cette élection ne peut s'accompagner d'une extension des compétences de l'assemblée ainsi élue. Cet article, qui reprend le dispositif du conseil constitutionnel, représente une garantie juridique équivalente à celle de ce conseil.

On nous dit maintenant : il faut reporter la discussion. La reporter jusqu'à quand et pourquoi faire ? Voilà en effet un texte dont le principe a été adopte en 1974. D'autre part, la procédure de ratification est engagée chez tous nos partenaires.

Il n'y a donc aucune perspective qui incline à penser qu'un délai de la part de la France conduirait à une modification quelconque de ce texte.

Je vais plus loin. Quel est l'intérêt de la France dans cette affaire ? Je ne parle pas de l'intérêt des partis politiques mais de l'intérêt de la France. Cet intérêt est - il d'être à la traîne de la construction européenne ? Est - ce que le pays qui a inventé le pool du charbon et de l'acier, que vous citiez tout à l'heure, la France doit s'en tenir à sa conception. Mais, si elle s'en tient à sa conception, elle ne doit pas être la dernière à témoigner sa volonté.

C'est pourquoi le débat viendra bien entendu devant l'assemblée nationale car il s'agit à la fois de la raison et de la réputation de la France.