Discours politique

Pierre Beregovoy, Discours de politique générale (08/04/1992)

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les députés,

Le Président de la République m'a chargé de constituer un Gouvernement d'action, expérimenté, rajeuni et solidaire.

Ce gouvernement, que j'ai l'honneur de présenter au Parlement, dispose de onze mois d'ici aux prochaines élections législatives. Onze mois, c'est court. Mais il est des gouvernements qui ont disposé, dans le passé, de moins de temps pour réussir. C'est court, mais c'est assez pour décider, expliquer, convaincre.

Les éjections régionales et cantonales ont été un échec pour le parti socialiste. Son premier secrétaire l'a reconnu sans ambages.

Certes, il s'agissait seulement d'élections régionales et cantonales. Certes encore, si la gauche les a perdues, la droite ne les a pas gagnées. Et nous devons les uns et les autres, en tenir compte.

Mesdames et messieurs les députés, ce Gouvernement est resserré, c'est vrai. Le " dernier carré ", ai-je entendu, les " fidèles du Président de la République ". Faudrait-il en rougir ? Nous sommes fidèles. En effet, à la personne et à l'action du chef de l'Etat, et nous ne sommes pas les seuls: aux moments décisifs, en 1981 et en 1988, les Français, eux aussi. ont été fidèles à François Mitterrand.

Attendons donc calmement le verdict des urnes de 1993. Je ne gouvernerai pas avec l'obsession du prochain scrutin. Je chercherai, non par la démagogie, mais par l'action, à restaurer la confiance et à renouer avec l'espérance. Je gouvernerai, mesdames et messieurs les députés, pour la France et les Français.

La leçon de ces élections est claire.

Les formations politiques traditionnelles ont été affaiblies. L'extrême droite maintient ou développe son influence. Le phénomène malheureusement, n'est pas propre à la France. Les formations dites " protestataires " -en particulier les écologistes de diverses nuances - se renforcent partout au détriment des partis de gouvernement.

Certains interprètent ces résultats d'une manière strictement politicienne. J'y vois d'abord le signe que nos concitoyens sont inquiets.

Nous le savons tous, le monde a changé. L'ordre injuste mais stable de la guerre froide n'est plus. Des peuples, hier sous le joug, se déchirent aujourd'hui. De nouvelles puissances surgissent et, avec elles, de nouvelles menaces. Qui n'en serait inquiet ?

Nos sociétés elles-mêmes sont en pleine mutation. L'urbanisation, les difficultés sociales, de nouvelles formes de délinquance, les épidémies, les risques écologiques, la peur de l'autre. Et, dans le même temps, les tensions économiques, les tensions démographiques. Tout cela est source d'inquiétudes. je pense surtout aux jeunes qui découvrent l'avenir et qui souvent le craignent. Or, nous ne les entendons pas toujours. Sous le vacarme de l'actualité immédiate, nos sociétés sont devenues sourdes.

Les certitudes économiques elles-mêmes sont bouleversées. Les travailleurs craignent le chômage et le déclassement. Ce qui se passe journellement à Tokyo, à New York ou à Moscou ébranle la confiance des investisseurs : les entrepreneurs hésitent encore.

Alors, confusément, nos concitoyens nous demandent de baliser le chemin. Ils veulent que nous leur disions où nous allons et comment nous y allons. Ils nous ont dit, aux uns et aux autres: " Nos inquiétudes ne sont pas assez entendues, vous n'apportez pas toujours les réponses aux questions que nous posons ". Ce message, le Gouvernement l'a compris. L 'opposition, elle non plus, ne peut l'ignorer.

C'est comme cela, mesdames et messieurs les députés, que je ressens la mission qui m'est confiée. Je suis là pour répondre aux exigences immédiates des Français et pour préparer leur avenir. Les deux se tiennent. Nous avons onze mois d'action gouvernementale pour traduire en actes un projet de société. Onze mois pour montrer que la France marche, et qu'elle est forte. Onze mois pour redonner à la jeunesse confiance en son avenir.

Onze mois et un calendrier : les mesures d'urgence et les chemins du futur.

Devant les inquiétudes que j'ai décrites, il n'y a pas de recettes miracles. Je vous le dis avec une certaine solennité et, à travers vous, c'est aux Français que je m'adresse. Bien sûr, il ne faut pas confondre rigueur économique et rigueur sociale. C'est pour cette raison que la justice sociale est au centre de nos préoccupations. Mais la rigueur en économie n'est pas une parenthèse. C'est une exigence de bonne gestion. Ceux qui disent autre chose se trompent ou abusent les Français.

S'il n 'y a pas de remèdes miracles, il y a la lucidité, le calme et la persévérance.

La France, qui est solide, souffre de trois maux comme tous les pays développés. Elle souffre d'avoir 900 000 chômeurs de longue durée qui s'enfoncent, eux et leur famille, dans l'inactivité et le désespoir. Elle souffre des nouvelles formes de l'insécurité urbaine, dans les grands ensembles déshumanisés. Elle souffre, enfin, du règne de l'argent fou comme si tout s'achetait, pourvu qu'on y mette le prix. Chômage, insécurité, corruption : voilà les trois fléaux qui démoralisent la société française.

Mais la France a aussi un défi immédiat : l'Europe, priorité de toujours du président Mitterrand. L'Europe facteur de paix et de progrès.

Notre ambition est simple : relever ce défi, résoudre ces faiblesses.

Relever le défi de la stabilité et de la prospérité par la construction européenne. Acte unique, union économique et monétaire, union politique, la France a joué un rôle moteur dans la définition, sur le vieux continent, d'un pôle pacifique de liberté économique, de croissance et d'emploi. c'est là, mesdames et messieurs les députés, que s'arrimeront, dans l'avenir, les nouvelles démocraties de l'Est.

Faire l'Europe sans défaire la France, c'est à cette bannière que nous demanderons à nos compatriotes de se rallier.

La ratification des accords de Maastricht en milieu d'année doit permettre de traduire cet engagement. Ce sera l'occasion de voir ceux qui sacrifient l'avenir au nom d'un nationalisme frileux, et ceux qui le préparent au nom d'un patriotisme audacieux. Si le Conseil constitutionnel le juge utile, la ratification sera évidemment subordonnée à une révision préalable de la Constitution qui ne doit pas être confondue avec les projets de réforme des institutions annoncés pour l'automne prochain par le Président de la République.

Surmonter les faiblesses, c'est l'autre versant de la même ambition. Le Gouvernement arrêtera rapidement ses décisions sur le chômage, l'insécurité et la corruption.

Chômage tout d'abord, chômage avant tout. L'endiguer, puis le réduire : c'est notre nouvelle frontière sociale, car c'est la cause principale des inégalités.

Les actions sont simples, même si certaines sont neuves : accélérer la croissance, partager le travail, combattre l'exclusion. Pour lutter contre le chômage, il faut d'abord une économie compétitive. La stabilité monétaire et l'encouragement à l'investissement, à la recherche, à la modernisation industrielle nous ont permis d'obtenir une croissance plus forte que celle de nos partenaires tout en gagnant des parts de marché. Cette politique, et elle seule, nous a permis de créer un million d'emplois depuis 1984. Il faut persévérer.

Mesdames et messieurs les députés, qui, dans cette assemblée, veut déprécier le franc ? Aux donneurs de leçons, je rappellerai qu'ils ont dévalué deux fois notre monnaie entre 1986 et 1988 et que je ne l'ai jamais fait.

Consolider le franc, c'est défendre le pouvoir d'achat de la France et des Français et c'est défendre l'emploi.

Mesdames et messieurs les députés, ce n'est pas Poincaré qui me l'a appris, mais c'est Pierre Mendès France et ma mère disparue l'an dernier, qui avait commencé à travailler à douze ans et qui savait la valeur de l'argent, courageusement et sainement gagné.

La politique budgétaire continuera d'être adaptée à la situation économique.

En 1991, en accord avec Edith Cresson, j'ai fait ce qui me paraissait inévitable pour ne pas freiner la croissance. Nos finances publiques n'en sont pas moins maîtrisées. Elles le resteront.

Des ressources nous viendront des cessions d'actifs. Elles seront utilisées pour l'emploi. Des économies sont possibles sur le fonctionnement de l'Etat, elles seront faites.

Aux ministres, je ne donnerai qu'une consigne; avant de dépenser plus, demandez-vous toujours si vous ne pouvez dépenser mieux.

Nous ferons en sorte d'accélérer la reprise. C'est pourquoi j'ai décidé d'anticiper - sous réserve, bien sûr, de l'approbation du Parlement - la suppression du taux majoré de T.V.A. de 22 p. 100, déjà votée dans son principe et qui devait intervenir au plus tard le 1er janvier 1993.

Cette mesure est européenne. Elle est raisonnable. Elle est significative : c'est un supplément de pouvoir d'achat de l'ordre de 5 milliards de francs. Elle permet de favoriser la reprise, notamment dans le secteur important de l'automobile, et d'adresser aux investisseurs un signal immédiat de confiance. La baisse de la T. V.A. entrera en vigueur lundi. Les règles pour 1992 sont fixées. Celles de 1993 seront débattues lors de l'examen du projet de loi de finances.

Mesdames et messieurs les députés, pour lutter contre le chômage, il ne faut pas seulement plus de croissance, il faut une croissance plus riche en emplois.

Plus rare est l'emploi, plus précieuse est la solidarité. Nous ne réduirons pas le chômage si nous ne nous engageons par résolument dans le partage du travail. Disant cela, je ne fais pas de théorie, je fais de la pratique. Et la pratique du partage, ce sont des décisions concrètes.

C'est l'encouragement au temps partiel par un abattement forfaitaire et permanent des cotisations sociales à la charge des employeurs, pour des salariés à temps partiel qui auront toute leur place dans l'entreprise.

C'est l'encouragement aux formules de préretraites progressives avec tutorat des jeunes, sur le modèle de ce qui s'est fait chez Renault.

C'est l'"exo-jeunes " reconduite au-delà du 31 mai 1992 pour ceux qui prennent un poste à temps partiel.

Ce sont des propositions opérationnelles que me remettra dans les meilleurs délais le commissaire au Plan sur la manière de développer le temps partiel dans le secteur public.

Ce sont les partenaires sociaux que j'inviterai à discuter en même temps des salaires et des effectifs. Ainsi, la priorité donnée à l'emploi sera un acte voulu par l'ensemble des salariés, et les gains de productivité seront prioritairement affectés à la solidarité.

Pour lutter contre le chômage, il faut enfin combattre l'exclusion. On ne peut exiger, dans nos économies ouvertes, que l'Etat fournisse un emploi à tous. Mais les citoyens peuvent demander à la collectivité qu'elle lutte contre la marginalisation.

Si nous refusons que les citoyens désespèrent et que la société se délite, nous devons garantir à chacun sa place dans la nation. Nous avons une obligation morale: assurer à chacun sa dignité d'homme et de citoyen, par un emploi, chaque fois que possible, par l'activité d'intérêt général à défaut. C'est une révolution des mentalités. Et c'est à cela que j'invite les Français.

Il faut tout particulièrement protéger les travailleurs les plus menacés. En cas de réduction d'effectifs, les entreprises seront incitées à assurer la reconversion, la formation ou le reclassement des salariés les plus fragiles et les plus âgées, dont vous connaissez la compétence et la détermination, veillera à ce que les aides du Fonds national de l'emploi soient réorientées à cet effet.

Il faut réduire le chômage de longue durée. Le Gouvernement ne peut pas accepter que ces hommes et ces femmes soient abandonnés à leur sort. Neuf cent mille chômeurs de longue durée se verront proposer avant la fin octobre soit un emploi, soit une formation adéquate, soit une activité d'intérêt général en faveur de l'environnement, des jeunes défavorisés, des malades, des personnes âgées ou de la sécurité urbaine.

J'en prends l'engagement devant la représentation nationale.

Le temps du service national pourra être utilisé pour des missions d'intérêt général, dans le cadre d'un service civique.

II faut enfin pour les personnes en situation de grande pauvreté, que le volet " insertion " du R.M.I. soit renforcé.

Dans toutes les régions de France, les " états généraux pour l'emploi ", avec les partenaires sociaux, seront l'occasion d'enrichir ces initiatives. Les préfets ont été et seront mobilisés sur l'évolution du taux de chômage de leur département dans le cadre du traitement local de l'emploi décidé par le précédent gouvernement.

Mesdames et messieurs les députés, l'Etat ne peut pas tout faire ni tout décider d'en haut. La nouvelle frontière sociale, c'est aussi d'autres formes de participation des salariés à la vie de l'entreprise. Le morcellement syndical français est parfois considéré comme une facilité par ceux qui ne veulent rien changer. Oui, je souhaite un syndicalisme fort et responsable. Lorsque je recevrai les partenaires sociaux d'ici à la fin du mois, représentants des salariés et des entreprises, je dirai aux uns et aux autres que la négociation collective dans notre pays doit retrouver un nouveau souffle.

Vous le comprenez bien, le combat contre le chômage et l'exclusion est la première des urgences. C'est celle à laquelle j'attache le plus grand prix.

Mais ce n'est pas la seule urgence. Il faut aussi lutter contre l'insécurité urbaine, dans le respect des droits de l'homme et du citoyen.

Transformer la ville, donner une autre image de nos banlieues, Michel Delebarre a amorcé cette action courageusement et il n'y a pas eu, l'an passé, les troubles que l'on annonçait. J'ai demandé à Bernard Tapie de donner une nouvelle impulsion à cette action.

A lui d'imaginer, avec Frédérique Bredin, les formes les mieux adaptées pour redonner le goût de la vie et du succès aux jeunes défavorisés. Je sais ce que c'est, parce que je l'ai vécu !

II faut, à ces jeunes, redonner l'espoir, l'envie de s'en sortir, l'accès à l'essentiel: la formation, la culture et l'emploi. Je fais confiance au ministre de la ville et nous serons, l'un et l'autre, jugés à nos résultats.

Nos sociétés complexes ne peuvent pas vivre si les règles du jeu ne sont pas respectées, si l'on peut dégrader les biens et attaquer les personnes. Bien sûr, il faut prévenir. Oui, il faut traiter les causes sociales de la délinquance. Mais il faut aussi faire respecter le droit.

L'insécurité, nous le savons, frappe d'abord les Français les plus défavorisés. La sécurité est l'un des tout premiers droits de l'homme. J'entends qu'il soit absolument garanti et qu'il soit garanti pour tous.

Là non plus, il n 'y a pas de recettes miracles : il y a la volonté d'agir et de bousculer, s'il le faut, les habitudes.

Urgence, enfin, dans la lutte contre la corruption. Les décideurs en général, et les décideurs publics en particulier, n'ont pas failli.

Dans leur écrasante majorité, je les sais honnêtes. Mais, dans nos sociétés d'argent, les tentations sont grandes. Et dans nos sociétés d'information, les exigences de transparence sont fortes. Si le pays veut retrouver confiance en lui-même, il faut d'abord qu'il retrouve confiance en ceux qui le représentent et en ceux qui le dirigent.

Avec le garde des sceaux, M. Michel Vauzelle, je veux publiquement apporter mon soutien aux juges qui poursuivent la fraude, sans autre passion que le droit.

On soupçonne certains hommes publics de s'être enrichis personnellement de manière illégale.

S'ils sont innocents, ils doivent être disculpés; s'ils sont coupables, ils doivent être châtiés; dans tous les cas, la justice doit passer.

Mesdames et messieurs les députés, et je voudrais le dire non sans gravité devant la représentation nationale, dans mon esprit, qui attaque la justice attaque la République.

J'apporte également mon soutien aux policiers qui travaillent consciencieusement sous le contrôle des juges pour traquer les corrupteurs.

Mais je voudrais être plus clair encore. J'entends vider l'abcès de la corruption. J'ai demandé au garde des sceaux de pousser les feux de la justice et du châtiment pour les coupables.

Toutes les procédures seront conduites à leur terme, dès lors qu'elles révéleront des actes frauduleux commis à des fins d'enrichissement personnel.

Je souhaite que cet assainissement soit conduit par la justice avec célérité et sévérité. Pour la part qui revient au parquet, le garde des sceaux y vei1lera. Toutes dispositions seront prises par la Chancellerie afin de faciliter l'aboutissement rapide des procédures, dans le respect, bien entendu, des décisions des juges.

Pouvoirs de la C.O.B. ou du conseil de la concurrence, répression du blanchiment de l'argent sale : les Français le savent et vous aussi, je n'ai jamais hésité. Il en ira de même pour toutes les formes de corruption. S'il est des dossiers qui traînent, croyez-moi, ils ne traîneront plus.

Il faut guérir la corruption, il faut aussi la prévenir. Nous avons déjà fait beaucoup, il faut faire plus encore. Un groupe de personnalités irrécusables me fera des propositions sur des mesures immédiates de moralisation des différentes opérations qui peuvent être sources de profits illicites.

Un texte de loi obligera à la publication et au contrôle du patrimoine et du revenu des élus, et modernisera le régime des incompatibilités car il faut, plus que jamais, séparer l'intérêt général de l'intérêt privé.

Mesdames et messieurs les députés, vous me connaissez depuis déjà un certain nombre d'années. Croyez-vous que je prendrais la responsabilité de tels propos devant la représentation nationale que je respecte, et devant l'opinion publique si je n'avais pas l'intention d'honorer tous les engagements que je prends devant vous ?

Alors, je vous demande, les yeux dans les yeux, de m'entendre. Comme je suis un Premier ministre nouveau et un homme politique précautionneux, j'ai ici une liste de personnalités dont je pourrais éventuellement vous parler. Je m'en garderai bien ! Je vous précise que je n'aurais, naturellement, cité aucune personne siégeant dans cette assemblée; je me serais contenté d'évoquer des affaires qui sont du domaine public. Mais comme je vous l'ai dit, je ne le ferai pas.

Mesdames et messieurs les députés, s'il existe encore des élus qui, à quelque niveau que ce soit et à quelque parti qu'ils appartiennent, ne respectent pas les nouvelles règles de financement de l'activité politique, qu'ils le sachent; le Gouvernement sera impitoyable.

Voilà des mesures simples, des mesures concrètes, des mesures immédiates. C'est cela que nous proposons aux Français pour relever le défi de l'Europe et lutter contre le chômage, l'insécurité et la corruption. En dix ans, nous avons assuré le redressement économique de ce pays. Nous devons ensemble poursuivre son redressement moral. La France nous le demande, et nous devons l'entendre. Oui, la France marche. Si elle sait s'attaquer aux maux qui la frappent comme ils frappent tous les pays occidentaux, alors elle peut marcher mieux encore. Elle marche vers son avenir. Il faut continuer de le préparer.

Mes prédécesseurs ont contribué à défricher le futur. Nous poursuivrons l'oeuvre accomplie et nous l'amplifierons, sur six grands chantiers.

Premièrement, l'éducation et, notamment le développement de la formation en alternance dont le Gouvernement précédent a eu l'heureuse initiative. L'école prépare l'avenir de la France. Nous devons préparer l'avenir de l'école. On ne la bouleverse pas à la hussarde comme le voudraient certains.

Je souhaite que Jack Lang ouvre un débat avec les parties intéressées : parents, élèves et professeurs, bien sûr, à qui je tiens à rendre hommage. Quel sera l'objet de ce débat ? Un projet de modernisation de l'éducation à la hauteur des exigences de l'an 2000, qui tienne compte de l'oeuvre entreprise par Lionel Jospin. L'esprit de la réforme ? Ni statu quo. ni précipitation; une modernisation négociée.

Deuxième grand chantier, la sécurité sociale. Même objectif et même méthode. Les comptes doivent être en équilibre. Que l'on ne me dise pas que c'est impossible ; en 1983, en 1984, en 1985, ils l'étaient. Tout sera fait en ce sens. Mais bien gérer ne suffit pas ; il faut aussi accroître l'efficacité de la sécurité sociale avec l'adhésion de chacun. Je veux rassurer les Français: il n'y aura pas de médecine à deux vitesses, il n 'y aura pas de remise en cause des retraites. En revanche, nous engagerons une réforme importante : la distinction claire entre les fonctions de solidarité nationale, assumées par l'Etat, et les fonctions d'assurance collective, assumées par la sécurité sociale. Je demanderai à M. Teulade de me faire des propositions à cet effet. Troisième chantier, la protection du cadre de vie et de l'environnement. Beaucoup a été fait, et je rends hommage aux précurseurs. Nous continuerons. La recherche des équilibres écologiques doit infuser toute la politique gouvernementale. Chaque fois qu'un ministre prend une décision, il doit se demander: quel en sera l'impact sur l'environnement ?

J'attends, en particulier, de l'équipe jeune et créative qui m'accompagne en ce domaine - Ségolène Royal, Marie-Noelle Lienemann, et Jean-Louis Bianco - des idées concrètes sur la manière de réformer les déclarations d'utilité publique et les procédures judiciaires en matière d'environnement. Bref, il faut une deuxième phase au plan national voté en 1990.

Quatrième chantier, la modernisation du service public. Ni les exigences de la compétition économique, ni la construction européenne, ni la décentralisation n'impliquent l'effacement de l'Etat qui est porteur de solidarité et de progrès. La France ne peut se permettre de vivre avec un Etat faible. Nous avons au contraire besoin d'un Etat fort, c'est-à-dire d'un Etat à la fois moderne, respectueux des droits et libertés et pleinement efficace. La rénovation engagée devra continuer et je demande que l'administration de la justice en soit la première bénéficiaire.

Cinquième chantier. L'intégration des immigrés. Il faut le redire, l'immigration illégale n'est pas acceptable. La maîtrise des flux migratoires est une nécessité qui s'impose à tous les pays européens. Comme ses prédécesseurs, le Gouvernement sera inflexible sur ce point, de même que sur le droit à l'intégration des immigrés régulièrement installés sur notre sol. J'entends à l'extrême droite, et parfois même ailleurs, que les immigrés n'auraient aucun droit. Cela n'est pas vrai : ils ont les droits et les devoirs de toute personne résidant sur le sol national. Ils ont le droit de vivre dans le calme, la dignité et la sécurité. Ils ont le droit de pratiquer leur religion et de défendre leur identité. Ils ont aussi des devoirs. et d'abord celui de respecter les usages de la France et les lois de la République. Je pense à la laïcité.

Je pense aussi aux femmes, qui doivent bénéficier de l'égalité que notre loi leur reconnaît.

Ce n'est pas vrai seulement des femmes issues de l'immigration. J'attache la plus grande importance aux progrès de l'égalité des sexes et donc au travail de Véronique Neiertz - mais c'est vrai aussi des femmes d'origine étrangère.

La polygamie, je la cite à titre d'illustration, ne peut être acceptée chez nous. Conformément aux recommandations du Haut Conseil à l'intégration, le Gouvemement cherchera les voies et les moyens de mettre fin, à l'avenir, au regroupement familial pour plusieurs épouses. Je souhaite qu'en matière d'intégration, en liaison avec le Haut Conseil, notre politique soit clairement exposée aux Français avant la fin de l'année.

Ultime grand chantier, mesdames, messieurs les députés, la paix et le désarmement.

Les Français, et ils ont raison, souhaitent un monde stable. Nous devons donc bâtir un nouvel ordre de paix, de désarmement, et de partage des richesses. Comment peut-on accepter, en cette fin de XXe siècle, que tant d'argent soit consacré à fabriquer la mort et si peu à préserver la vie ?

Le sous-développement et le surarmement sont un camouflet à la conscience humaine. La politique étrangère de François Mitterrand depuis plus de dix ans témoigne que nous ne tolérons pas ce spectacle humiliant. La France n'a pas ménagé ses efforts pour que des décombres de Yalta et des ruines malheureuses du sous-développement naisse un monde régi par le droit et non plus par la force. Cette tâche à laquelle travaille si efficacement Roland Dumas sera poursuivie.

C'est à cela aussi que s'attache Pierre Joxe. Notre armée devra être adaptée aux temps nouveaux. Elle sera plus mobile, mieux fondée aux techniques sophistiquées de détection des crises régionales et du terrorisme international.

La France, mesdames, messieurs les députés, ne renoncera pas à la dissuasion nucléaire, qui constitue la clé de voûte de sa politique de défense. Mais elle continuera à agir pour obtenir une réduction équilibrée des armes atomiques et pour empêcher leur dissémination.

Dans cette perspective, le Président de la République a adressé, ce matin, aux chefs d'Etat des puissances nucléaires une lettre par laquelle il souhaite la conclusion rapide des négociations en cours sur le désarmement stratégique et propose l'interruption des essais nucléaires. Nos intentions sont claires : il faut donner un coup d'arrêt au surarmement et d'abord à l'accumulation sans fin des années atomiques.

Le Président de la République m'a donc donné instruction de suspendre cette année les essais nucléaires de la France dans le Pacifique.

En 1993, nous verrons bien si l'exemple a été suivi, et si la raison a progressé.

J'ai évoqué les grands chantiers. Il est d'autres questions essentielles dont je n'ai pas parlé parce que le temps me manque. Les réformes seront poursuivies pour rendre nos structures économiques plus performantes : je pense notamment à la modernisation portuaire engagée par Jean-Yves Le Drian ou encore, dans un autre ordre d'idée, au développement de l'épargne à long terme.

Je pense aussi à l'agriculture qui est l'un de nos atouts économiques et humains. Là non plus, il n 'y aura ni renoncement, ni immobilisme, et fermeté dans les négociations internationales.

Je pourrais aussi parler de nos départements et territoires d'outre-mer que nous n'avons pas le droit d'oublier sous prétexte qu'ils sont loin: ils sont les avant-postes de la France. Il est d'autres questions encore et si nombreuses ! Pour toutes, mesdames, messieurs les députés, la même méthode sera mise en oeuvre : réformer en écoutant, faire marcher la France vers l'avenir sans brutalité mais avec détermination.

Aux Français, je tiendrai comme je l'ai fait aujourd'hui le discours de la vérité.

Je leur dirai qu'il n'est pas vrai que tout va mal. En dix ans, nous avons renforcé les grands équilibres géopolitiques avec le bond en avant européen. Nous avons restauré en France les grands équilibres économiques, inflation, commerce extérieur, franc, pouvoir d'achat...

Nous nous sommes également préoccupés des grands équilibres écologiques : ainsi le plan national proposé par Brice Lalonde et voté en 1990 fait de l'environnement une priorité au même titre que l'emploi, la formation ou la sécurité. Notre pays est l'un de ceux qui respectent le mieux les engagements internationaux qu'il a souscrits en la matière.

Quatrième puissance économique mondiale, la France, avec ses cinquante-huit millions d'habitants, est considérée comme l'une des nations les plus solides. Et pourtant, ce sentiment, largement répandu à l'étranger, l'est beaucoup moins chez nous. Comme s'il y avait un déficit de confiance.

Faire que les Français retrouvent confiance en eux-mêmes est l'objectif que je me fixe.

Certains de nos concitoyens se tournent pour cela vers l'extrême droite. Je leur dis qu'ils se trompent. La xénophobie, le racisme, l'antisémitisme, constituent une lèpre morale. C'est le " Front de la négation nationale " comme l'a baptisé l'abbé Pierre. Il a fait le jeu de Saddam Hussein quand nos soldats de la division Daguet étaient sous le feu irakien.

L'extrême droite est un poison.

Je le sais pour l'avoir vécu adolescent dans la France occupée : c'est le parti de Munich et c'est le parti de Montoire, ce ne peut pas être le parti de la France.

D'autres -et je ne les confonds pas -se tournent vers les écologistes. Il est vrai que l'environnement est une préoccupation fondamentale. Ils nous l'ont fait comprendre et nous sommes prêts à travailler avec eux. Mais peut-on renoncer aux équipements collectifs, aux infrastructures de transport, à la croissance ? Maîtriser la technique est une juste exigence, refuser tout progrès serait un renoncement.

Enfin une partie de nos concitoyens se tournent vers la droite.

Qu'il me soit permis de leur dire avec courtoisie que les exemples donnés à l'étranger, au début des années 80, par les politiques ultra-libérales menées aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne ne sont pas probants. Je suis d'ailleurs persuadé, mesdames, messieurs de l'opposition, que, même de votre côté, il est des responsables politiques, que je respecte, qui partagent ce jugement.

Mesdames, messieurs les députés, la gauche a eu des faiblesses.

Elle a commis des erreurs. Qui n'en commet pas ? L'essentiel, est qu'elle tient le cap du redressement, le cap de la modernisation des relations économiques, sociales et civiques de notre pays, le cap de l'accomplissement historique du projet européen.

- Alors, je vous dis et je dis aux Français; ne gaspillons pas cela. Améliorons plutôt, améliorons ensemble et préparons l'avenir. Travaillons toujours mieux à une France forte et solidaire, à une France qui marche et n'oublie aucun des siens sur le bord du chemin.

J'entends poursuivre à ma façon, l'oeuvre déjà accomplie par Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard et Edith Cresson, à laquelle je tiens à rendre l'hommage que méritent son courage et ses initiatives.

Mesdames, messieurs les députés, je suis socialiste, et je ne l'ai jamais caché. Mais je suis prêt à accepter les majorités d'idées chaque fois que l'intérêt de la France l'exige.

Nos convictions et nos sensibilités nous séparent. Cela est naturel.. Le débat honore la démocratie, le sectarisme la pervertit.

Je veillerai à éviter la dégradation du climat politique. J'en donnerai l'exemple lors de la séance des questions orales du mercredi : à l'invective, aux polémiques, le Gouvernement opposera, comme je l'ai fait aujourd'hui, une fin tranquille de non-recevoir. Si vous voulez polémiquer les premiers, mesdames et messieurs de l'opposition, vous polémiquerez seuls.

Nous entendons aussi éviter les conflits passionnels. J'en donnerai un seul exemple : celui du mode de scrutin. Tout le monde connaît les éléments du débat : aucun système n'est parfait.

La proportionnelle répond au souci de représenter la minorité. Le scrutin actuel répond au souci de dégager des majorités fortes, même si j'observe qu'il est, à nos frontières, de grands pays démocratiques dont les assemblées sont élues à la proportionnelle et qui sont bien gouvernés.

Cette question nous divise ? Je demanderai à une commission, présidée par un juriste éminent et composée de spécialistes du droit public et de représentants de toutes les forces politiques parlementaires, de consulter, de réfléchir sereinement et de me raire des propositions avant le 15 octobre.

Dans le dessein d'apaiser les passions, la réforme qu'ils proposeront ne sera pas appliquée pour les prochaines élections législatives.

Mesdames, messieurs les députés, le contexte politique actuel n'a pas permis à la majorité présidentielle de s'élargir autant que je l'aurais souhaité. Si nous réussissons, cela sera possible. Tout le monde le sait : je préfère rassembler plutôt que diviser.

Il m'a été demandé, sur quelques bancs, de poser la question de confiance. Je sais que le Gouvernement ne dispose que d'une majorité relative. Je sais aussi qu'il n'existe pas ici de majorité de rechange.

L'opposition peut déposer une motion de censure. Je ne la redoute pas.

Aujourd'hui comme demain, je suis prêt à répondre de notre bilan et de nos projets devant le pays. Ainsi que je l'ai dit à mes amis, l'autre jour, une partie n'est jamais perdue d'avance. Il suffit d'avoir la volonté de convaincre et de gagner. C'est bien cette volonté qui anime le Gouvernement.

Oui, mesdames, messieurs les députés, je crois au retour de l'espérance en France. Oui, j'ai confiance dans l'avenir du Gouvernement que je viens de présenter à l'Assemblée nationale.