Discours politique

Jacques Chirac, TF1, interrogé par Patrick Poivre d'Arvor. (11/02/2002)

Non, Monsieur Poivre d'Arvor. Ce qui m'anime, c'est la passion. J'aime la France, j'aime les Français. Nous allons devoir, tous ensemble, prendre au lendemain des prochaines échéances électorales des décisions importantes, faire des choix importants. Je vais mettre mon enthousiasme, ma détermination, mon expérience, au service d'une France que je veux sûre, ouverte, généreuse. Voilà les raisons de ma candidature.

Ma décision était prise déjà depuis un certain temps.

C'est une décision d'ordre personnel.

Depuis un certain temps, et qui n'a pas à être partagé. Vous évoquez mon prédécesseur. Les hommes changent, les temps changent et donc les choses changent. Ce qui a conduit ma réflexion, c'est l'exigence démocratique. Nous allons devoir avoir un grand débat. Les Français devront apporter des réponses importantes à des questions essentielles pour leur avenir. Il faut, dès maintenant, les mobiliser pour qu'ils se préparent à ce débat, qu'ils y participent pleinement et qu'ils puissent dire ce qu'ils veulent au terme de ce débat. Le moment était venu, de mon point de vue, de le faire.

Faites - moi confiance et je dirai "faites confiance également au premier ministre". Lorsqu'il s'agit des intérêts de la France, des valeurs qu'elle défend, lorsque nous devons porter sa voix à l'extérieur, il n'y a jamais eu et il n'y aura pas, jusqu'au dernier jour de nos mandats, de polémiques, de difficultés, de choses qui seraient contraires à la dignité et aux intérêts supérieurs de notre pays.

Je n'ai pas l'intention de polémiquer avec quiconque et notamment avec aucun, je dis bien aucun, des candidats. J'ai l'intention simplement de dire aux Français ce que je pense, ce que je pense d'utile et de nécessaire pour la France et ce que je veux, s'ils me font confiance.

Rien de tout cela, Monsieur Poivre d'Arvor, rien de tout cela. J'ai la force d'un homme qui est tout entier, et depuis longtemps, mobilisé au service des Français. Alors, naturellement, on peut détruire. On peut alimenter la suspicion, la calomnie, la rumeur, la salissure. On peut aussi abattre un homme pour des raisons politiques, mais on ne peut pas toucher à la vérité d'un homme. J'ai consacré, et je consacre ma vie, au service des Français, je n'ai pas d'autre ambition. Je l'ai fait avec mes convictions, avec mes principes, avec mon coeur. Alors, ne soyons pas hypocrites. Vous évoquez "les affaires", de quoi s'agit - il ? Il s'agit des pratiques qui ont eu lieu, il y a une quinzaine d'années, et qui conduisaient les partis politiques à se débrouiller - si vous me permettez l'expression -, c'est-à-dire, n'ayant pas de ressources officielles, à rechercher par des moyens qu'ils ne considéraient pas à l'époque comme immoraux mais qui, aujourd'hui et à juste titre, sont considérés comme condamnables. Ils cherchaient les moyens de vivre dans la mesure où les partis sont essentiels.

A partir de là, Monsieur Poivre d'Arvor, c'est tous les partis sans exception qui vivaient de cette manière. Il n'y a pas, d'un côté, chez les hommes politiques français, les corrompus et, de l'autre, les vertueux. Tout le monde était à la même enseigne, et j'ai été le premier comme premier ministre à faire passer une loi pour cela, au règlement de financement des partis politiques. A partir de là, les choses ont été régulières et normales. Vous savez, il ne faut pas confondre, il y a la justice qui doit s'exprimer librement, rechercher la vérité. Elle ne peut le faire que dans la sérénité. Et puis, il y a l'exploitation politique ou médiatique des affaires, une exploitation qui fait son miel de la calomnie, de la rumeur. Vous savez, c'est un vieux principe, calomnier, calomnier, il en reste toujours quelque chose ! C'est vieux comme le monde ! Et c'est un principe, ou plus exactement une pratique, qui n'a jamais grandi la démocratie, qui l'a mise souvent en danger.

Je n'ai jamais, je vous le dis bien, jamais entendu parler de cette affaire, même si ces choses ne sont pas réglées par les présidents ou les secrétaires généraux des partis, leur trésorier. Je n'ai jamais entendu parler de cette affaire et, par conséquent, je la conteste totalement.

Je me suis peut-être trouvé dans un endroit avec lui, mais je ne le connaissais pas personnellement.

Je ne pense rien.

Je ne pense rien, ce n'est pas ça pour moi le coeur du débat aujourd'hui.

C'est vraiment, Monsieur Poivre d'Arvor, me rabaisser de façon qui me choque profondément. J'irai même jusqu'à dire qui me fait un peu de peine. En tous les cas, cela ne me touche pas.

Ce n'est pas mon impunité. Il y a tout simplement une garantie constitutionnelle qui existe dans tous les pays et qui, seule, peut permettre au président de la République d'assumer convenablement ses fonctions au service de la France et des Français, comme dans les autres pays au service de leurs concitoyens.

L'Elysée a eu l'occasion de faire à ce sujet un communiqué.

Un communiqué pour infirmer cette affirmation. Il m'est arrivé de rencontrer, ou plus exactement d'être en présence fortuitement de M. Le Pen. Une fois notamment. Cela m'a d'ailleurs permis de lui dire en face ce que je pensais. Mais.

Monsieur Poivre d'Arvor, vous connaissez mes actes, vous connaissez mon engagement. Est - ce que vous pouvez trouver dans mes actes, dans mes engagements, dans mes propos, quoi que ce soit qui puisse vous conduire à penser que j'ai transigé, quel qu'en soit le prix, avec convictions ? Jamais, Monsieur Poivre d'Arvor.

Cela ne serait pas difficile, mais je ne le pense pas. Lorsque l'ai été élu, j'ai été immédiatement confronté avec un problème essentiel : est - ce que la France pourrait rester dans la construction européenne et adhérer à l'euro. Nous étions dans une situation financière qui ne nous le permettait pas. Nous ne remplissions pas les critères nécessaires, notamment sur le plan financier, pour être membre du club européen. Et c'était dramatique pour la France et pour son avenir. Inacceptable. J'ai donc fait un choix qui était le choix de l'Europe. Ce choix m'a conduit à prendre un certain nombre de mesures qui ont été, c'est vrai, mal comprises et surtout mal ressenties, dans la mesure où c'étaient des contraintes, par les Français. Pour rétablir notre situation financière et par voie de conséquence pour nous permettre d'être aujourd'hui dans l'euro et pour vous permettre d'avoir aujourd'hui des euros dans votre poche. A partir de là j'ai bien vu que la contestation existait, que les Français comprenaient mal cette situation et que non seulement la contestation était politique mais elle était aussi dans la rue. A partir de là il y a eu une exigence démocratique. Et l'exigence démocratique, c'est de faire appel aux Français pour leur dire voilà la situation, il vous appartient, puisque vous contestez, et je peux le comprendre, de trancher. C'est la raison pour laquelle j'ai dissous. Quelques mois, j'ai mis fin au mandat de l'Assemblée nationale, quelques mois avant l'échéance je vous le ferai remarquer, c'est l'exigence démocratique et je ne le regrette pas. Il fallait le faire.

Vous évoquez en quelque sorte.

Je vous l'ai dit à l'instant, l'essentiel c'était de pouvoir être dans les pays qui étaient ensemble dans l'Union européenne. Cela a supposé naturellement l'augmentation des impôts, la réduction des déficits. Il n'y a pas eu que cela. J'ai pris tout un ensemble de mesures, le gouvernement de M. Juppé a pris tout un ensemble de mesures qui étaient dans le droit-fil des engagements que j'avais pris. Le contrat initiative-emploi a apporté des emplois à plusieurs centaines de milliers de chômeurs de longue durée dans une période où, comme vous le savez, la croissance était très faible et où l'emploi aurait pu se développer beaucoup. La politique de réduction des charges sur les emplois les plus modestes a permis d'après les documents officiels la création de 400000 emplois.

Et c'est bien grâce à ça que le chômage n'a pas augmenté pendant cette période malgré la situation économique. Le prêt à taux zéro en faveur des familles les plus modestes pour leur logement a été un grand succès et allait tout droit dans le sens que vous évoquiez à l'instant. Nous avions une situation de l'assurance maladie et de la Sécurité sociale dramatique. Nous avons pris des mesures courageuses et qui ont été c'est vrai, là aussi, mal ressenties, mais qui ont sauvé la Sécurité sociale de la faillite. La loi sur l'exclusion, c'est le gouvernement Juppé qui l'a élaborée, à mon initiative et sous mon impulsion. A quelques jours près, elle n'a pas pu être votée, elle a été reprise par le gouvernement suivant et adoptée ensuite, mais c'était bien dans ce sens et, pour ne pas allonger le débat, je ne parlerai pas de la défense des institutions, de l'augmentation des pouvoirs du Parlement et notamment des pouvoirs de contrôle de la réforme des armées, de la suppression d'un service militaire qui était obsolète et qui nous permet aujourd'hui d'avoir une armée qui est capable de faire face à la défense de notre pays, de ses valeurs, de ses intérêts dans le monde. Ce n'est pas négligeable.

Sans parler du fait que j'ai voulu porter d'une voix forte la voix de la France dans le monde. Personne ne conteste que je l'ai fait. J'ai donné de la France une image forte dans le monde. Cela m'a permis également de défendre, ce n'était pas l'habitude dans notre pays, avec acharnement les intérêts économiques de la France un peu partout dans le monde. Cela m'a permis de relancer des débats essentiels, celui notamment de la diversité culturelle nécessaire, du dialogue des cultures, celui concernant l'aide aux pays pauvres qui finalement va probablement, notamment pour l'Afrique, prendre corps après un combat que j'ai mené pendant des années et des années, celui de la défense des éléments essentiels d'un environnement qui se dégrade de plus en plus et qui est géré en dépit du sens commun sur le plan international. Tout cela ce n'est pas tout à fait rien. Et j'en suis fier.

Je ne suis pas sûr que l'on puisse dire ça. Et ce que je veux, c'est redonner toutes ses chances à la France. L'avenir de la France n'est pas écrit à l'avance. Je vous l'ai dit, il y a des choix à faire, des décisions à prendre. On a un peu le sentiment aujourd'hui que la France marche au ralenti. On observe que notre situation par rapport à nos grands partenaires européens ou étrangers se dégrade, notamment en terme de pouvoir d'achat, en terme de richesse par habitant, on a le sentiment qu'il y a une sorte de crise, je dirai de désordre, qui s'est installée dans les esprits, dans les moeurs, dans les comportements et dans l'une des manifestations les plus dramatiques qu'est l'insécurité. Donc, il faut demain faire des choix, il faut imprimer à la France une direction claire et ferme.

Je trouve mes propres conseils dans les contacts permanents que j'ai avec les Français.

Ils me disent un certain nombre de choses qui me conduisent à des conclusions. D'abord, qu'il y a un préalable, et ce préalable c'est de retrouver la cohésion sociale dans notre pays. Cela veut dire d'abord restaurer l'autorité de l'Etat qui a tendance à se dégrader. Cela veut dire rendre la sécurité, notamment des biens et des personnes, à tous les Français, car lorsqu'il y a peur il y a forcément manque de sérénité et dynamisme.

Il faut renforcer la solidarité, il n'est pas normal que dans un pays comme la France, après 4 ans de croissance et tout ce que cela comporte comme richesse accumulée, la pauvreté n'ait pas reculé. Il faut donner à la justice tous les moyens dont elle a besoin pour faire sereinement, efficacement et plus rapidement son devoir essentiel pour notre pays. Il faut en un mot retrouver une valeur qui s'est un peu effacée, c'est le respect que chaque Français doit avoir pour l'autre, doit avoir pour l'ensemble de ses concitoyens. On manque aujourd'hui du respect de l'autre. Et c'est un effort essentiel de faire comprendre l'importance de cette valeur. Alors, ayant, si j'ose dire, un peu remis la France à l'endroit, nous pourrons, avec plus d'énergie, de dynamisme, donner toute sa force à cette initiative qui est dans le coeur et dans la tête de tous les Français que je voyais encore ce matin à Avignon, en les libérant d'un carcan paralysant d'excès de réglementations, d'excès de charges.

Un carcan d'idéologies dépassées, c'est-à-dire qui ne tient pas compte des réalités aujourd'hui de ce monde. Chacun devrait pouvoir être beaucoup plus maître de son destin, autrement dit on ne peut plus avoir aujourd'hui un pays où les décisions, toutes les décisions, jusqu'aux plus modestes, sont prises dans des bureaux parisiens en fonction d'une idéologie. Il faut libérer ces énergies, c'est très important.

Je ne rentrerai pas dans le détail. Nous avons une situation financière très difficile en perspective, car.

Oui, toute petite, car nous avons mangé notre blé en herbe. Nous n'avons pas profité réellement des chances que nous donnait la croissance et, maintenant qu'elle a diminué, nous allons en payer les effets. Or, nous avons la nécessité d'assumer des charges nouvelles, notamment dans le domaine je vous le disais tout à l'heure de la sécurité, dans le domaine de la garantie des retraites qui sont un des plus graves problèmes qui n'aient pas été résolus et qui se posent maintenant. Et pourtant, nous sommes dans l'obligation impérieuse de donner un signal clair incontestable aux Français que les charges diminueront. Tout simplement parce que, si nous ne le faisons pas, la compétitivité de la France continuera à baisser. Ça veut dire que les investisseurs français continueront, comme c'est le cas maintenant, à investir à l'étranger, que les investisseurs étrangers viendront moins en France et que les cerveaux français continueront à s'expatrier.

Sans aucun doute redéfinir les fonctions de l'Etat. Les conforter là où elles sont nécessaires et petit à petit les alléger là où elles le sont moins. Mais ce que je veux vous dire, c'est que l'un des grands défis à relever ce sera de faire en sorte que notre pays soit à nouveau compétitif, que les gens viennent y investir, que ce soit les Français ou les étrangers, que les cerveaux français restent chez nous. A partir de là nous aurons, si nous libérons par ailleurs d'un certain nombre de contraintes l'initiative individuelle, nous aurons un vrai progrès et ça suppose notamment que l'on cesse de tout décider à Paris et que l'on transfère au dialogue social, c'est-à-dire à la responsabilité des partenaires sociaux au niveau de la branche, de la région, de l'entreprise nationale, un grand nombre de décisions qui aujourd'hui sont prises de façon idéologique et incompétente, et inadaptée. Alors, naturellement, l'Etat doit conserver la maîtrise du cadre qui peut garantir à tous l'égalité des chances et aussi naturellement la protection sociale nécessaire et qui est un élément fondamental de la cohésion nationale que l'on ne peut naturellement en aucun cas mettre en cause mais, dans ce cadre, il faut laisser plus de liberté notamment au dialogue social pour s'exprimer.

Nous verrons cela le moment venu. Il existe des marges de manoeuvre si on les veut et de toute façon, si on peut répondre aux exigences que je viens d'évoquer, il faudra bien les trouver.

C'est son problème.

J'imagine qu'un jour ou l'autre il le fera. J'en ai l'intuition.

Je vous l'ai dit tout à l'heure, la passion. Vous savez la passion, ça ne s'émousse pas. Je dirais au contraire que ça se renforce avec l'expérience.

Je vous ai dit que je n'ai l'intention de polémiquer avec personne. Notamment avec aucun candidat.

Je vous ai dit tout à l'heure, l'ampleur des tâches et leur difficulté, des tâches que le prochain président, le prochain gouvernement, aura à assumer. Pour cela, elles seront exigeantes, elles seront difficiles, pour cela, je veux rassembler des hommes et des femmes enthousiastes, compétents, déterminés, audacieux, des hommes et des femmes de dialogue, sachant parler avec les Français. Et je constituerai, croyez - le bien, une équipe, si les Français m'en donnent mandat, je constituerai une équipe qui sera à la fois nouvelle et efficace et une équipe qui peut-être vous étonnera.

Je ne suis pas, je vous l'ai dit à maintes reprises, je ne suis pas ou je ne suis plus depuis que je suis en fonction, l'homme d'un parti. Je suis le président de tous les Français, en tous les cas c'est ce que je veux être naturellement. Je veux être le candidat non pas d'une idéologie, non pas d'un parti, a fortiori pas de la nostalgie, je veux être le candidat de la passion, je veux être le candidat de la France, je veux être le candidat du renouvellement et du rassemblement.

Je le souhaite vivement, car je me décevrais si tel n'était pas le cas. Ce qui ne veut pas dire naturellement.

Non, pas du tout. Ce n'est pas du tout le cas, je respecte le premier ministre, il a ses engagements, il a ses convictions, elles sont très différentes des miennes, je peux critiquer une politique, je peux critiquer des mesures, je n'ai aucune intention de critiquer un homme.