Discours politique

François Hollande, Congrès extraordinaire du PS – 25 février 2002 (25/02/2002)

Notre Congrès vient de confirmer la désignation de Lionel JOSPIN comme candidat des Socialistes à l'élection présidentielle.

Chers amis et chers camarades,

Notre Congrès vient de confirmer la désignation de Lionel JOSPIN comme candidat des Socialistes à l'élection présidentielle.

J'en suis, comme vous, heureux. Même si, comme vous, je n'en suis pas surpris. Ce n'est pas, comme beaucoup l'imaginent, une formalité contrainte, une procédure rituelle, un passage obligé que de voter pour un candidat à l'élection présidentielle dans un parti démocratique. C'est un acte essentiel qui s'inscrit dans une démarche fondée tout simplement sur le respect des règles. Les partis concourent à l'expression du suffrage . Cette formule figure dans la constitution de 1958 qui, pourtant, ne les aime guère les partis politiques.

Lors d'un scrutin, même présidentiel, nul n'est candidat de nulle part, chacun a une identité, un parcours, une fidélité. C'est l'honneur même de la politique que de situer son engagement personnel dans un mouvement collectif.

C'est une chance que d'être appuyé par une grande organisation pour rencontrer le peuple à l'occasion d'un rendez-vous électoral majeur. Nul n'est candidat de la France. La France n'est pas un parti, c'est une cause. La France appartient à personne mais à tous les Français. La France donc ne présente pas de candidat, elle choisit un Président.

En procédant comme nous l'avons fait, nous les Socialistes, nous avons donc franchi une première étape. Elle est d'importance. Elle consiste à investir Lionel JOSPIN de notre légitimité démocratique à travers le vote des adhérents socialistes, de lui donner notre force représentative à travers notre réseau d'élus, de lui fournir notre capacité de réflexion à travers notre projet, et puis aussi de lui accorder notre enthousiasme à travers notre mobilisation militante.

En 1995, dans un contexte très différent, l'élection de notre candidat avait redonné l'espoir dans le Parti Socialiste et dans la Gauche. Aujourd'hui, cette même procédure -dont l'enjeu était connu d'avance- donne, ne serait-ce que par contraste avec d'autres, force et clarté.

À Droite, où tout procède du haut, c'est la culture de la soumission. Le parti du Président sortant est sommé toutes affaires cessantes de disparaître et ses alliés contraints, eux aussi, de participer à l'enterrement en attendant de connaître, le moment venu (et il serait proche), un sort identique. Je comprends, face à cette fatalité et à ce tissu dramatique tragique, qu'il y en ait qui résistent devant le sacrifice au risque de casser l'ambiance !

Pour les initiateurs de Toulouse qui, depuis des semaines, des mois peut-être, s'échinaient à organiser le tralala de l'Union en mouvement pour entendre Jacques CHIRAC et voient d'un seul coup surgir BAYROU comme Blücher à Waterloo, ce fut sans doute un comble.

Et quand celui-ci, reconnaissons-le, non sans courage, demanda du respect, et c'était bien le moins, il n'obtint que des sifflets. Nous nous sommes dit, les uns et les autres, que nous préférions être ici au Congrès du Parti Socialiste pour participer à la désignation de Lionel JOSPIN.

À Gauche, et au Parti Socialiste en particulier, ce sont les militants qui, le même jour, délibèrent partout en France, votent avec joie et sérieux pour permettre à l'un d'entre eux de les représenter dans une confrontation électorale majeure. Je suis fier d'être membre de ce Parti bien vivant et qui le restera au-delà même de l'élection, bien vivant et qui nous dépasse au sens où il transgresse nos destins personnels.

Je veux ici remercier, au-delà de la direction du Parti qui a préparé ce Congrès, les Premiers Secrétaires de Fédérations qui ont organisé, dans un délai particulièrement court, le scrutin interne. Je veux saluer les Secrétaires de Sections qui ont veillé à son bon déroulement, et surtout tous les Socialistes qui ont participé massivement à cette consultation parce qu'ils en ont compris plus que d'autres et le sens et la portée.

Lionel JOSPIN est désormais le candidat de tous les Socialistes à l'élection présidentielle. Mais aussitôt le résultat proclamé, il est déjà bien plus que le candidat du seul Parti Socialiste.

Il lui revient de rassembler la Gauche, de répondre aux aspirations de la population, et elles sont nombreuses et parfois contradictoires, et d'obtenir la confiance d'une majorité de Français pour devenir, demain, nous l'espérons tous, le Président de tous les Français.

La manière avec laquelle il a présenté sa candidature est la meilleure illustration de cette démarche. Il a d'abord respecté la règle qu'il s'était fixée (la fin de la session parlementaire) pour faire connaître sa décision. Il a ensuite adressé une lettre à tous les Français, et donc à tous les Socialistes, pour livrer les raisons de sa candidature pour définir sa conception de la fonction présidentielle et pour prendre des engagements au nom de l'esprit de responsabilité qui devrait inspirer tous ceux qui détiennent un mandat public.

Il a enfin veillé à venir devant ses amis aujourd'hui pour recevoir leur soutien, partager leur émotion et organiser sa campagne avec la liberté qui a toujours appartenu à notre candidat à l'élection présidentielle.

La meilleure façon de se préparer, si les Français le veulent, à présider autrement, c'est déjà d'être candidat autrement.

Les enjeux de l'élection présidentielle de 2002 sont majeurs, historiques sans doute.

Non pas parce que nous nous situerions au début d'un millénaire, d'un siècle ou d'une décennie, méfions-nous, nous les laïcs, des fétichismes de calendrier. Mais parce que, rarement dans une période dite de paix, nous n'avions été confrontés à des événements aussi décisifs pour notre avenir.

L'enjeu de l'élection est d'abord mondial. La France n'est pas une Nation comme les autres. C'est un grand peuple qui porte un message universel, c'est un pays dont la voix est entendue, mais souvent attendue dans le monde.

L'élection de 2002 dépasse nos seules frontières. Elle est regardée avec attention par tous les peuples qui veulent organiser un autre monde, et d'abord un monde de paix qui ne pourra pas l'être de la volonté d'une seule puissance, les Etats-Unis d'Amérique, qui aurait seule le droit de dire quel est le mal et quel est le bien, comme de faire la police en conséquence de ce principe.

Le pluralisme au sein du monde est la condition même de son équilibre. La France doit y contribuer, et être l'ami proclamé de Georges BUSH n'est pas toujours la meilleure façon de poser ces conditions.

Pas de paix sans développement. La misère, la pauvreté, la faim, la maladie sont le lot d'une majorité d'habitants de notre planète. La solidarité, l'humanité la plus élémentaire exigent un partage, mais surtout une autre organisation à l'échelle du monde. La France a longtemps été à l'avant-garde de ce combat-là. DE GAULLE et MITTERRAND ont montré la voie. Elle doit le retenir à travers la bataille sur l'alimentation, sur le partage des richesses, sur la préservation de l'environnement, sur la lutte contre la spéculation financière.

Pas de développement durable sans régulation internationale. Lionel a été le premier, dans toutes les instances européennes, mondiales et dans les instances socialistes à être toujours là pour rappeler qu'il fallait des règles pour fixer le cap et définir des outils. Il s'agit maintenant d'affirmer au plus haut niveau cette volonté et de la traduire en actes.

L'enjeu est aussi européen. Après la réussite de l'Euro, nous avons finalement accompli le mandat que François MITTERRAND nous avait légué. Il revient à notre génération sans doute, à notre Parti, de faire franchir à la construction européenne une nouvelle étape, au-delà même de la nouvelle frontière de l'élargissement.

Il nous faut engager l'union politique en approfondissant sa construction, bâtir l'Europe de la défense pour ne pas laisser une seule puissance décider du sort collectif, faire émerger un traité social pour garantir le même niveau de protection partout en Europe, harmoniser les politiques fiscales en refusant l'alignement vers le moins disant comme le propose la Droite, convaincue désormais du modèle irlandais comme s'il s'agissait là d'une référence pour des gaullistes, ou des références groupusculaires pour ceux qui ont de la mémoire.

L'élection de 2002 sera une élection européenne et de ce résultat, en France, dépendra l'accélération de la construction de l'Europe.

Bien sûr, l'enjeu est aussi national.

Dans cette élection qui approche, c'est bien plus que le sort de tel ou tel d'entre nous ou la place respective de la Gauche et de la Droite qui se joue ; c'est l'avenir même de la politique.

Quelle est en effet la situation ?

Un président sortant qui, dans toutes démocraties exigeantes, serait hors d'état d'obtenir la confiance de son camp pour briguer une nouvelle candidature : un septennat manqué, marqué par deux ans d'échecs et cinq ans d'inaction ne donne évidemment pas matière à qualification pour solliciter un nouveau mandat, même pour s'excuser des erreurs du premier, encore n'a-t-il pas eu ce réflexe lorsqu'il s'est exprimé devant les Français à la télévision.

Pour s'imposer une nouvelle fois dans ce rôle, il a fallu non sans succès qu'il écarte tous les rivaux potentiels, tous les prétendants (qui lui ont même facilité grandement la tâche) et qu'il dévalorise à tel point la fonction présidentielle pour tenter de faire de la confrontation électorale qui s'ouvre un simple concours de généralités.

La compétition pour eux, pour lui, est une bataille où les mots ne comptent plus, semblent même vidés de leur sens, banalisés, malaxés, utilisés à des fins de confusion, de diversion au point, par exemple, de retrouver dans le slogan de Jacques CHIRAC le mot ensemble qui était, souvenons-nous en, le cri de ralliement des manifestants de 1995 contre le plan JUPPE. Dans cette stratégie, rien ne vaut les promesses, les discours, les passions, les amours déclarées, pourvu que le pouvoir, lui, demeure et l'aventure personnelle continue.

Le scepticisme, le rejet, voire même le dégoût de la politique, sont le produit de tels comportements. Et cette résignation, si l'on n'y prend garde, sert les intérêts de ceux qui la sécrètent. L'indifférence, l'abstention, le retrait civique ne leur font pas peur, ils les servent. Et pourtant, la droite est dangereuse, je ne parle pas simplement électoralement (cela fait partie de la confrontation), mais politiquement : elle n'a jamais été aussi à droite.

À la convention de l'UEM, c'est le MEDEF qui avait écrit le texte.

- La politique fiscale qui nous est proposée est toujours aussi injuste, les seuls impôts que la droite est capable de baisser, ce sont les impôts des riches et c'est, de nouveau, ce qu'elle propose aujourd'hui à travers la baisse de l'impôt sur les sociétés, de l'impôt sur la fortune, des successions, de la tranche supérieure de l'impôt sur le revenu Toujours les mêmes propositions pour les mêmes.

- La politique sociale qu'elle nous offre est toujours celle de la répression ; derrière la souplesse demandée pour les 35 heures, c'est son abrogation qui est en cause, et derrière les nouveaux étages de la retraite, c'est toujours la capitalisation qui est là. Quant à l'exonération des charges, c'est toujours pour exclure d'autres du marché du travail.

- La politique économique qu'elle nous présente est celle du libéralisme : toujours moins d'Etat, moins de fonctionnaires, moins de services publics, même si, dans le même temps, il est toujours demandé de faire plus de dépenses et de servir plus de catégories.

- La droite, c'est aussi une dérive sécuritaire . Le refus de l'impunité rassemble, heureusement, tous les Français, c'est une exigence républicaine, même si le slogan de l'impunité zéro, à mon avis, ne peut pas être mis dans toutes les mains. Mais la droite est dans une dérive qui ne finira jamais si elle se laisse emporter par les surenchères. Elle en sera, elle même, la première victime. Hier, à cette convention de l'UEM, on entendait le maire de Nice, transfuge du Front National, retrouver ses accents et demander le rétablissement de la peine de mort. On entendait la maire d'Aix-en-Provence qui, elle, s'en prenait aux juges (soupçonnés d'être des gauchistes), à cette justice qu'il ne faudrait plus rendre indépendante, mais asservie. C'était la droite, la droite extrémiste qui nous faisait entendre sa voix.

La gauche, sur cette question de la sécurité doit à la fois affirmer ses positions - le refus de l'impunité, la sanction nécessaire pour tout acte individuel - mais elle ne doit jamais oublier la prévention, c'est-à-dire de traiter les causes. Ce n'est pas une générosité, une naïveté, c'est une obligation si l'on veut en finir avec la violence, si l'on veut une civilisation du respect et non une immense société de gardiennage.

L'enjeu de 2002, c'est l'espoir dans l'avenir, l'espoir dans une conception de la présidence de la République. Présider autrement, avoir un Président actif, dynamique qui s'engage, qui porte sa responsabilité, qui tient ses promesses, soucieux de l'équilibre des pouvoirs. Un Président qui fait vivre le Parlement, qui transfert des responsabilités aux collectivités, mais s'assure de la solidarité entre tous.

Présider autrement, c'est aussi faire avancer la France, affirmer l'objectif de plein emploi d'ici la fin de la décennie, assurer l'éducation sur toute la vie, permettre la solidarité entre générations, conforter les retraites par répartition, proposer un pacte avec la jeunesse, définir un nouvel acte de décentralisation. Etre Président, c'est aussi démocratiser nos institutions, faire l'Europe politique. Voilà une belle ambition collective. C'est celle de Lionel JOSPIN, c'est aussi la nôtre.

Ce n'est pas la responsabilité d'un seul, c'est maintenant l'affaire de tous : mettre la société en mouvement, susciter l'engagement, les participations de chacune et chacun, partager le pouvoir à travers la démocratie politique, sociale, civile.

Cette campagne qui s'engage, avec ce Congrès, sera l'occasion de montrer aussi la qualité des équipes qui entourent Lionel JOSPIN, celles et ceux qui sont au Gouvernement, celles et ceux qui n'y sont plus, celles et ceux qui ont animé la vie parlementaire autour de Jean-Marc AYRAULT et de Claude ESTIER pour ce qui concerne les socialistes, celles et ceux qui, cadres du Parti, militants, élus, apportent le mélange de l'expérience et du renouvellement, affirment le principe de parité et exigent la diversité des origines, des parcours pour représenter le Parti Socialiste.

Là aussi, il faudra marquer notre différence et notamment par rapport à la droite qui, cinq ans après son échec, n'a rien d'autre à proposer qu'Alain JUPPE et son programme.

Nous allons partir en campagne pour quatre mois et avec deux victoires à assurer consécutivement. À bien des égards, même si rien n'est automatique ou mécanique, l'une ne va pas sans l'autre. Nous disposons pour ces échéances de nombreux atouts pour convaincre les Français : un candidat qui les respecte et qui a gouverné cinq ans en confiance avec eux. Nous avons aussi le bénéfice du travail accompli depuis 1997 qui donne crédit et force à nos engagements.

Nous disposons d'un projet qui répond aux enjeux essentiels. Nous avons su définir un rapport d'exigence à la politique. Mais j'ajouterai, à la somme de ces atouts, un autre plus intime peut-être pour chacun d'entre nous : c'est notre Parti lui-même. Il doit jouer tout son rôle dans cette campagne, il le fera, mobilisé comme toujours, et uni comme jamais il ne l'a été sans doute depuis 1981.

Je suis Premier Secrétaire du Parti Socialiste depuis cinq ans, c'est un honneur évident, c'est une responsabilité lourde mais captivante qui m'a été confiée. J'ai eu la chance formidable d'animer une formation politique qui a su préserver unité, solidarité et amitié malgré les épreuves traversées, malgré les Congrès, malgré les affrontements logiques, justes, de sensibilité.

Le mérite vous en revient collectivement avec une mention particulière pour un adhérent, le militant JOSPIN, qui m'a facilité la tâche par son action au Gouvernement et par son sens du Parti.

À nous, et à moi notamment, de faire, par notre intervention, le témoignage de notre reconnaissance en permettant à un socialiste exemplaire de poursuivre sa mission de citoyen comme Président de la République.

Notre objectif est, plus que de remplacer Jacques CHIRAC, de donner un véritable successeur à François MITTERRAND. Il s'agit, pour la première fois dans la Vème République, de permettre une victoire à l'élection présidentielle après avoir gouverné cinq ans le pays, cinq ans consécutivement, cinq ans sans période intermédiaire avant l'élection présidentielle, cinq ans pour présenter à la fois ce que nous avons réalisé ensemble, ce que nous proposons pour le pays.

C'est pourquoi, dans ce contexte, si les Français nous accordent leur confiance, notre victoire du 2 mai sera aussi historique que celle de 1981.