Discours politique

François Hollande, Conseil National du 17 avril 2004 (17/04/2004)

Chers camarades, notre victoire aux élections régionales et cantonales le 28 mars a créé une situation politique nouvelle. Dans le pays, mais même en Europe si j'en juge par le nombre de messages de solidarité et de félicitations que j'ai reçus au nom du Parti socialiste par tous les partis progressistes en Europe et au-delà, venant après le succès que l'on sait des Espagnols dans un contexte dramatique, notre victoire à ce point ample et éclatante a été, c'est vrai, saluée comme une défaite d'abord du libéralisme, mais aussi l'amorce d'une reconquête par la gauche française du pouvoir le moment venu.

Si nous voulions prendre conscience de la situation politique nouvelle créée par notre résultat, il suffirait simplement de constater l'affaiblissement du gouvernement, à un point d'ailleurs dont nous-mêmes n'avons pas l'idée. J'étais avec Jean-Marc et Claude Estier reçu par le Premier ministre. L'impression presque physique qui se dégageait de cet entretien, sentiment d'accablement qui le saisissait, la volonté de sa part de fuir, de gagner de temps, de renvoyer à plus tard. Tout cela confirmait que le vote du 28 mars, et il faut le dire, a été un succès, non pas pour nous, pour la gauche, mais pour une majorité de Français pour faire d'abord reculer le pouvoir. Et le pouvoir a reculé sur une méthode, le dialogue repris avec les chercheurs, nous en verrons le résultat, avec les intermittents du spectacle. Il y a encore visiblement beaucoup pour convaincre, mais recul aussi sur un certain nombre de choix qui avaient été faits en matière sociale et que le gouvernement est obligé de défaire.

Ce rapport de force d'ailleurs vient d'être constaté aussi sur l'affaire de l'UNEDIC. C'est une affaire très importante, pas simplement au plan symbolique parce qu'il y a eu une décision de justice, mais une affaire très importante au plan social et politique. Donc nous sommes dans cette situation où le gouvernement est affaibli, est en recul, où le rapport de force s'est sans doute inversé, une droite qui se divise, qui va découvrir le charme que nous connaissons, des courants. Et, comme ils sont organisés dans la droite de la manière que l'on sait, à travers des courants qui ne sont que d'anciens partis aujourd'hui regroupés dans l'UMP, c'est vrai que le poison est mortel. La droite est d'autant plus divisée que le Chef de l'État avive lui-même les contradictions dans son camp, humiliant un premier ministre mais en même temps le confirmant, installant un ministre de l'Économie et des finances et en même temps le limitant, incapable de fixer le cap et la vision et espérant, par ses contradictions, se protéger lui-même. Et à cet égard il crée, c'est vrai, aujourd'hui, un débat sur les institutions par sa seule attitude et son seul comportement.

Enfin, il y a une situation nouvelle parce que les électeurs qui ont voté pour nous veulent, de manière confuse d'ailleurs, que les changements se poursuivent, se prolongent, se voient, dans les régions, dans les départements, c'est notre responsabilité, au Parlement, nous sommes effectivement porteurs aujourd'hui comme opposition d'un devoir d'empêchement, de protection, mais aussi de proposition. Mais ce que nous demandent les électeurs, c'est de pouvoir continuer à infliger une défaite au pouvoir. Et c'est le sens même du scrutin qui s'ouvre pour les élections européennes.

Nous devons rappeler, si nous voulons conjurer les dangers de l'abstention, que ce que le vote a pu apporter le 28 mars, le vote peut de nouveau confirmer et amplifier le 13 juin. Si nous voulons avoir un succès aux élections européennes, il faut d'abord rappeler l'utilité du vote. Ce sera le premier message dans la campagne. Le vote est utile pour l'Europe, il est utile pour le Parlement européen, il est utile pour rassembler la gauche à l'échelle du continent. Il est surtout utile ici, en France, pour poursuivre le travail qui a été engagé le 28 mars, de protection des citoyens par rapport aux décisions qui se préparent, car il s'en prépare dans les antichambres du pouvoir, notamment sur l'assurance maladie, sur la privatisation d'EDF et sur le droit du travail.

Cette victoire et ce contexte nous créent, je l'avais dit le soir même de notre résultat, des devoirs. Le premier, c'est une volonté de construire une Europe politique et sociale assurant des protections. Projections d'abord par rapport aux risques de guerre qu'on ne peut pas négliger aujourd'hui avec l'escalade qui se produit en Irak. Protection par rapport aux garanties collectives que l'Europe doit aujourd'hui apporter. Protection par rapport au service public qu'il faut préserver. Protection aussi par rapport aux délocalisations, qui va être un grand sujet qu'on devra aborder dans cette élection, mais aussi dans la préparation de notre propre projet.

Le deuxième devoir est de placer l'élection européenne au coeur du débat politique national par rapport au libéralisme dont le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin et de Nicolas Sarkozy est aujourd'hui l'instrument. Voilà pourquoi je pense que nous devons être au rendez-vous.

Pour être au rendez-vous, il faut mesurer les difficultés du scrutin lui-même. C'est le plus dur, et j'en parle d'expérience pour avoir, après d'autres, conduit une liste aux élections européennes. C'est le plus difficile parce que c'est le plus lointain par rapport à ce que sont les préoccupations immédiates de nos citoyens même si l'on sait nous que, ce qui se dit, ce que se fait, ce qui se décide en Europe a des conséquences considérables sur la vie économique et sociale. C'est un scrutin extrêmement difficile parce qu'il n'y a aucune place pour le vote utile, aucune place pour la mécanique majoritaire dans un parlement, surtout à 25. C'est un scrutin extrêmement délicat aussi parce que nous aurons, comme à d'autres moments, la représentation de toute la gauche, donc une dispersion très forte de notre électorat. C'est la grande différence par rapport au 28 mars. Il faut qu'on mesure cette différence si on ne veut pas avoir des déceptions ou des désillusions par rapport à tel ou tel objectif. Et enfin, c'est le scrutin où le populisme trouve à chaque fois sa représentation, à droite, et de Villiers, peut-être Pasqua, en seront une nouvelle fois les représentants, à gauche aussi, et l'extrême gauche qui a pu connaître à juste raison un échec essaiera de revenir dans le scrutin européen avec des slogans simplificateurs.

Face à cet enjeu, face à ces difficultés que l'on connaît, c'est vrai qu'il n'y a qu'une seule attitude possible pour le Parti socialiste, c'est le rassemblement, le rassemblement sur un texte, le rassemblement sur un mandat qui doit être donné par le Conseil national pour la délégation qui se rendra en notre nom au congrès du Parti socialiste européen, et le rassemblement aussi sur les listes.

Je commence par le rassemblement sur le texte. À l'évidence, nous partageons, et heureusement parce que nous sommes socialistes, des convictions communes. Et je n'ai donc pas d'étonnement à avoir à constater que, sur une question aussi forte pour notre avenir que l'Europe, nous nous retrouvons parce que nous sommes socialistes et que nous savons bien le rôle des socialistes historiquement pour la construction de l'Europe sans que l'Europe et le socialisme ne se confondent.

Mais je sais aussi, pour avoir saisi le débat de ce matin et avoir veillé fort tard cette nuit, je sais aussi que nous ne pensons pas la même chose sur l'ensemble du dossier européen. Et pourtant, nous devons non seulement nous mettre d'accord sur un texte, celui qui vous a été présenté, mais nous devons nous mettre d'accord, et j'y insiste, sur une campagne commune. Il ne doit pas y avoir plusieurs voix dans la campagne des socialistes pour les élections européennes. Je ne parle pas de plusieurs voix selon les régions ou les grandes circonscriptions. Non, chacun, chacune ici, au-delà de ses sensibilités personnelles ou politiques, chacun et chacune devra tenir la ligne qui est celle du texte que nous avons présenté. Il ne doit pas y en avoir d'autre car, si dans le débat pour ces élections la polyphonie pouvait trouver sa place dans nos rangs, alors je vous le dis, face à un scrutin aussi difficile, face à des sujets aussi compliqués pour beaucoup de nos concitoyens, nous ne pourrions pas être entendus. Donc j'appelle ici, non pas simplement au rassemblement, mais aussi à la responsabilité une fois que le texte a été approuvé, pour que ce soit la seule base, le seul fondement de notre expression.

Sur le texte lui-même, il est clairement européen parce que nous sommes Européens, et pas à moitié. Nous ne sommes pas à mi-chemin comme quelqu'un le disait. Nous sommes Européens. Et donc nous devons faire ce choix et le dire.

Nous voulons aussi affirmer une exigence sociale. Le propos n'est pas nouveau, la démarche non plus, mais ce que nous apportons aujourd'hui, ce sont des critères de convergence, c'est l'exigence du traité social, l'affirmation des étapes indispensables. Nous fixons la perspective. Certes, nous serons sans doute, pour un temps, minoritaires en Europe, mais c'est à nous, socialistes français, d'indiquer le chemin.

Ensuite, sur l'attitude par rapport à la Constitution, je n'apprendrai rien à personne : il y a un débat entre nous, il demeurera. Mais nous nous sommes mis d'accord pour considérer que le rôle du Parlement européen par rapport à ce futur texte sera défini. C'est ça le point d'accord, c'est de considérer qu'une fois que sera connue la Constitution, une fois que seront précisées ses modalités même de révision, alors, premier temps, c'est au Parlement européen de s'en emparer pour en délibérer ; second temps : il y aura, c'est notre position, une demande de référendum pour que ce texte soit soumis au peuple. Enfin, mais ce n'est pas ce qui intéressera le plus nos électeurs, il y aura bien une consultation de l'ensemble des militants du Parti socialiste sur le projet de constitution, lorsque le moment sera approprié.

Et donc je veux qu'ici les choses soient claires. Le texte d'ailleurs l'est. Nous considérons que déjà il y a des avancées institutionnelles par rapport à ce qui existait à Nice ou existent encore. Nous savons que les politiques sont d'une grande ambiguïté, voire même d'un risque. Nous savons que les mécanismes de révision tels qu'ils nous sont proposés ne sont pas satisfaisants. Nous l'avons dit dans le texte. Et pourtant nous ne préjugeons pas de la décision, elle sera prise dans le moment que j'ai indiqué, lorsque d'ailleurs le tect lui-même sera achevé, il ne l'est pas, il n'est pas conclu, et je ne crois pas qu'il faudrait préjuger aujourd'hui. Enfin, ce sera au Parlement européen, puis au peuple français, de décider.

Sur le mandat à confier à la délégation qui se rendra au congrès du PSE, nous devons être les messagers de l'Europe sociale. Dans ce congrès, nous devons porter les idées qui sont dans notre texte.

Deuxièmement, nous devons rappeler notre condamnation de l'intervention militaire en Irak, ce sera un sujet de clivage au sein des socialistes européens, mais notre position doit être affirmée, assurée, notamment par rapport aux moments que nous traversons. par rapport au moment que nous traversons. Et enfin, le mandat le dit, nous souhaitons que le congrès du Parti socialiste européen permette de franchir une étape nouvelle, c'est-à-dire avec des votes, puisqu'il y aura vote sur le futur président du Parti socialiste européen.

Voilà ce que je voulais dire sur le rassemblement sur le texte et sur le rassemblement sur les mandats. J'en arrive au rassemblement sur les listes qui va faire l'objet de la deuxième partie de notre Conseil national.

Les contraintes, nous le connaissons bien, à chaque élection européenne, contraintes liées à l'exigence de maintien des camarades qui ont l'expérience, mais aussi à la volonté de renouvellement qui nous anime ; contraintes liées aux équilibres entre majorité, minorités et sensibilités ; contraintes, maintenant, avec ce nouveau mode de scrutin, des grandes circonscriptions. J'allais dire que c'était presque plus facile avec une liste nationale. En tout cas, quand on parvenait à se mettre d'accord, c'était plus tôt dans la nuit, donc je pense que c'était un meilleur mode de scrutin. Mais je ne vais pas vous dire que nous n'en sommes pas responsables, car cette idée est venue de nous. Nous saurons ce que nous aurons à faire le moment venu. En tout cas, cela s'est ajouté à nos difficultés, à nos contraintes, et cela a obligé quelques mouvements.

Je connais les joies intimes et silencieuses de celles et ceux qui finalement se retrouvent sur les listes, et qui n'exprimeront pas ces joies et ces bonheurs parce qu'ils ont le sens du parti. Ces camarades pensent qu'ils sont là d'abord pour servir. C'est vrai. Il y a aussi les frustrations, frustrations d'abord de régions qui ne se sentent pas représentées, et il y en aura qui s'exprimeront ici ; frustrations aussi de talents qui considèrent qu'on ne leur a pas fait la place nécessaire, ou de camarades qui avaient travaillé dans le Parlement européen et qui pensaient pouvoir poursuivre leur action. Tout cela, je le sais. Et puis, il y a aussi les déceptions personnelles qu'il faut mesurer, par rapport à des engagements qui avaient pu être pris et qui ne peuvent pas être honorés.

Nous avons travaillé pendant plusieurs jours et quasiment toute une nuit pour trouver les solutions qui nous paraissent les meilleures. Un accord a été trouvé cette nuit. Il n'épuise pas toutes les discussions. Elles vont revenir. Mais nous n'avons pas encore réglé deux questions. D'abord, celle de l'Outre-Mer sur laquelle il faudra revenir parce que notre choix dépendra d'une possibilité d'union de toutes les forces progressistes en Outre-Mer. Si c'est possible, cela aura des conséquences sur notre liste. Si ce n'est pas possible, et il faut le savoir vite, alors nous aurons à ordonner nos candidatures en fonction de nos priorités comme socialistes. Ensuite, il y a des discussions que nous avons lancées avec des partis européens pour mesurer, sur un ou deux cas, comment nous pouvons faire éventuellement des échanges entre nous. J'y reviendrai pour telle ou telle personnalité.

Mais il y a eu, et j'y reviens, un effort général. Nous avons pu, au nom du parti, au nom de nos responsabilités, trouver cet accord. Je vous dis maintenant qu'il n'y a pas de temps à perdre. Si nous mettions plusieurs semaines encore à revenir sur telles ou telles listes qui auraient des conséquences sur d'autres listes, et avec des arbitrages toujours aussi difficiles, nous perdrions un temps précieux, pas aujourd'hui mais pour les quinze jours qui nous séparent de la convention. Je considère que notre réunion de Conseil national n'est pas une réunion seulement interne. C'est le point de départ de notre campagne pour les élections européennes. Ce que verra l'opinion, ou ce qu'elle voudra en voir, ou ce qu'on lui laissera voir, de nos débats d'aujourd'hui, c'est que les socialistes sont unis et qu'ils veulent gagner, c'est qu'ils sont à la hauteur du moment qui nous est donné à travers le choix du 28 mars. Certes, si nous avions des conflits, la presse serait peut-être plus pressante. Mais ce n'est pas parce que nous pouvons être unanimes qu'elle ne sera pas attentive au fait qu'elle verra que notre unité est réelle, notre rassemblement immédiat et notre volonté de victoire forte.

Je voudrais remercier, ce sera ma conclusion, tous ceux qui ont contribué à cet acte de rassemblement : majorité, où il a fallu faire des choix difficiles, des concessions ; minorités qui, elles aussi, ont accepté de faire des concessions et des compromis. Et je sais que cela n'a été facile ni pour les uns ni pour les autres, et que cela demeure sans doute présent dans les débats des uns et des autres. Je voudrais remercier aussi tous ceux qui ont travaillé autour de Bruno (même s'il n'y a pas eu toujours la communication, la transparence nécessaires, j'en conviens), pour trouver les cheminements qui permettent à un moment d'aboutir à une solution. J'ai pris personnellement ma part dans l'effort de rassemblement. Si j'avais eu à construire les listes seul, cela n'aurait pas forcément été les mêmes que celles qui vous sont proposées. Si j'ai accepté tel ou tel changement, telle ou telle évolution, tel ou tel compromis, je l'ai fait dans l'intérêt du parti. Je ne place personne, je n'interviens pour personne. Je fais ce que je crois être utile pour le parti dans son ensemble, dans toute sa diversité. S'il y a des moments où c'est plus douloureux que d'autres, ce n'est pas contre une personne ou pour une autre, c'est parce que c'est le moyen d'aboutir.

Alors, ce rassemblement, aujourd'hui, est possible. C'est vous qui allez en décider. Et si vous en décidez, ce sera une première étape permettant la réussite de notre parti.