Discours politique

François Hollande, Convention nationale Europe du 9 mai 2004 (09/05/2004)

Nous lançons notre campagne des élections européennes dans un contexte qui justifie, plus que jamais, une volonté d'Europe, la nôtre, celle des socialistes.

D'abord, le contexte international, à travers la gravité du conflit en Irak, la poursuite de la crise au Proche-Orient, soulignant l'échec de l'unilatéralisme américain, y compris pour lutter contre le fléau terroriste. Contexte qui confirme aussi la responsabilité de dirigeants qui ont décidé d'une guerre sans la légitimité de la Communauté internationale et sans la capacité, aujourd'hui, d'y mettre fin. La découverte de pratiques humiliantes, le retour de la torture venant de soldats portant l'uniforme d'une grande démocratie, sont une atteinte intolérable à la dignité humaine qui justifie la mise en cause de ceux qui ont commis ces actes, mais aussi de ceux qui les ont couverts ; c'est une interpellation à l'égard de toutes les démocraties et aussi à l'égard de l'Europe qui doit faire entendre sa voix pour condamner sûrement, mais surtout affirmer son rôle de puissance au service de la paix.

Nous lançons cette campagne dans le contexte heureux de l'élargissement de l'Europe qui efface les séquelles de la guerre et les séparations de l'après-guerre. Mais, une Europe qui, dans ce moment de joie, peine à prendre la mesure de sa puissance : 455 millions d'habitants, 10 000 milliards d'euros de production annuelle, nous sommes la première puissance économique du monde. Qu'en faisons-nous ? Qu'en faisons-nous pour les Européens ? Qu'en faisons-nous pour le reste du monde, et notamment les pays du Sud ? Qu'en faisons-nous pour affirmer l'autorité de la régulation du monde ? Voilà aussi la responsabilité de l'Europe.

Enfin, le contexte économique, celui de la mondialisation libérale, mais aussi de la faible croissance au sein de l'Europe, avec les inquiétudes et les peurs : celle de la perte des acquis sociaux, celle des délocalisations, angoisse face à la dilution des services publics. Et, en même temps, nous le sentons bien, partout où l'Europe dès lors qu'elle apparaît comme une union qui suscite la force impose là encore le respect et fait naître l'espoir. Chaque fois qu'elle parle comme un ensemble politique capable d'agir de manière efficace au niveau du monde, elle est utile. Et chaque fois qu'elle porte un modèle de civilisation, elle permet de concilier la Nation et l'idéal européen.

C'est Marcel Gauché qui évoque cette thèse : la seule manière de dépasser la Nation et en même temps de la respecter, c'est de porter en Europe un modèle de civilisation. Et aujourd'hui, notre ambition, notre dessein, notre projet, c'est de faire de l'Europe non pas une civilisation, non pas simplement un modèle, mais un exemple à faire partager par le reste du monde, parce que l'Europe exprime des valeurs universelles.

Il dépend maintenant de nous, socialistes en Europe, de donner à notre contient l'ambition qui lui manque, c'est-à-dire d'abord la puissance politique pour équilibrer le monde, la force économique pour maîtriser la mondialisation, le modèle social pour promouvoir les valeurs de solidarité et de développement, la démocratie pour associer les citoyens aux décisions qui les concernent.

C'est l'enjeu des élections européennes. C'est d'abord un vote pour désigner une majorité au Parlement européen, pour faire avancer l'Europe pendant les cinq ans qui viennent. Notre campagne s'inscrit dans celle du Parti Socialiste Européen. Et je veux saluer non pas simplement la présence, mais l'engagement de Poul Rasmussen à nos côtés, aujourd'hui. Nous sommes fiers de disposer d'un Président comme toi, Poul, engagé sur une rénovation de notre parti, soucieux de porter des engagements communs dans cette campagne pour les élections européennes, engagé aussi à faire changer nos règles de fonctionnement dans le PSE. J'ai écouté le message que tu as lancé au cours du congrès du PSE à Bruxelles, et que tu répètes aujourd'hui : il sera possible d'adhérer au PSE sans passer par le PS français. Si cela peut donner d'avantage de légitimité au PSE, c'est donc une évolution nécessaire.

Ta responsabilité maintenant, et c'est celle de tous les candidats socialistes pour les élections européennes, c'est d'obtenir une majorité de gauche au Parlement européen. Cela voudra dire que nous devrons, non seulement avoir de bons résultats, nous les socialistes, mais être capables de nouer des alliances avec tous les progressistes d'Europe (les Verts, la gauche européenne et tous ceux qui voudront nous rejoindre). L'union, elle est en France, elle est aussi pour l'ensemble de l'Europe à travers le rassemblement de la gauche, à condition que nous portions les mêmes exigences, la même volonté.

Nous nous réunissons autour de quatre grands objectifs :

1/- Nous voulons une Europe de croissance et d'emploi

L'Europe aujourd'hui, faute d'une politique économique coordonnée et d'une stratégie d'emploi, connaît des résultats qui ne sont pas à la hauteur de nos atouts et surtout des attentes des citoyens. La croissance y est faible et le chômage élevé.

Le grand marché, à lui seul, la monnaie unique, à elle seule, sans stratégie de croissance et d'emploi, ont montré leurs limites. Il nous faut donc enfin constituer ce véritable gouvernement économique européen pour coordonner les politiques budgétaires, pour peser sur les choix monétaires, pour remplacer l'actuel pacte de stabilité qui a le double défaut d'être à la fois trop rigide et pas respecté. Nous devons en faire un pacte de croissance et d'emploi et soutenir l'investissement public et les dépenses d'avenir, parce que nous savons que c'est à travers ces choix-là, ces priorités-là que nous construisons la croissance de demain.

Ce gouvernement économique devra également harmoniser la fiscalité, permettre notamment en matière d'impôts sur les sociétés une harmonisation des taux, permettant d'en faire un véritable impôt européen, à la fois pour financer l'Union, mais aussi pour lutter contre le dumping fiscal et les délocalisations.

Enfin, nous militerons pour qu'au niveau européen se définisse, s'élabore et s'applique une véritable politique industrielle qui ne peut se confondre avec une politique de la concurrence, et qui doit donner à l'Europe sa place en matière de nouvelles technologies, en matière de pôle d'excellence, en matière de Recherche. C'est pourquoi nous faisons de la construction européenne une volonté de porter les dépenses d'Education, de formation, d'enseignement supérieur et de Recherche à un niveau élevé. C'est pourquoi, aussi, nous disons, contrairement à Jacques Chirac et à la droite européenne, qu'il n'est pas possible, si l'on veut l'Europe, si l'on veut une Europe forte, si l'on veut une Europe de croissance, de laisser à 1 % de la richesse nationale le budget européen.

Il nous faut donc assumer cette volonté d'un impôt européen et de dépenses véritablement consacrés à l'objectif de croissance et d'emploi. Le libéralisme est en fait contradictoire avec l'idéal européen. Parce que le libéralisme prive l'Europe de sa seule dimension qui vaille : sa dimension humaine. C'est pourquoi, nous voulons l'Europe sociale.

2/- Nous voulons l'Europe sociale

Nous avons été capables de faire l'Europe économique, de faire l'Europe monétaire. Le temps maintenant est venu de l'Europe sociale. C'est le prolongement d'actions déjà engagées depuis des années à travers la négociation collective européenne, à travers les objectifs de Lisbonne, mais aussi à travers la Charte des droits fondamentaux.

Mais, il faut franchir une nouvelle étape : le traité social qui doit donner à l'Europe des règles, des objectifs et une convergence.

Il ne s'agit pas de communautariser les politiques de protection sociale. Chaque Nation, chaque pays doit rester maître de son système de retraite ou des mécanismes de la protection sociale. Mais nous devons ensemble, tout pays européen, nous fixer des critères de convergence sociale, nous fixer des objectifs d'harmonisation, nous fixer des règles en matière de salaire minima, en matière de droits du travail, en matière d'égalité professionnelle entre les hommes et les femmes, en matière de taux de chômage -et notamment des plus jeunes-, en matière de niveau de formation. Pourquoi existerait-il des critères de convergence en matière budgétaire, en matière monétaire et n'y en aurait-il pas en matière sociale ?

Le temps est venu maintenant de mettre la volonté des Européens au service de l'espace social.

Nous le savons, le progrès social ne se fait pas tout seul. Et l'Europe est à la fois un moyen de le préserver et une chance de l'élargir.

De la même manière, l'Europe doit reconnaître, face aux règles de la concurrence, le rôle des services publics est essentiel, à travers une directive cadre, un statut européen des services publics. Nous connaissons les menaces. Les libéraux utilisent une nouvelle fois l'Europe pour réduire les droits et les acquis des périodes antérieures. Nous savons qu'aujourd'hui se discute, au niveau de la Commission, un projet de directive qui pourrait avoir des conséquences en matière de services publics. Si nous sommes majoritaires au Parlement européen, les services publics pourront avoir une loi cadre, une protection, une garantie, un statut en Europe. C'est là aussi l'enjeu de cette consultation.

Les libéraux utilisent l'Europe beaucoup plus qu'ils ne la construisent. Ils utilisent l'Europe pour en faire une machine à broyer les services publics, la privant ainsi de la cohésion indispensable à toute politique de développement et de croissance. Ils utilisent l'Europe aussi en matière culturelle pour niveler, banaliser, uniformiser, marchandiser, alors que nous le savons, nous Européens : la culture n'obéit pas aux règles du marché. C'est pourquoi, il faut que l'Europe la protège, la soutienne, l'encourage. Et, à cet égard, le combat juste des intermittents du spectacle est aussi en France au service de l'Europe, car c'est aussi une manière de défendre l'exception culturelle, une manière de reconnaître qu'il y a là un travail qui mérite soutien et considération.

3/- L'Europe écologique

Nous voulons faire de l'Europe un " Eco continent ". Nous considérons que c'est à l'échelle de l'Europe que ce combat se mène. Nous avons à agir pour lutter contre l'effet de serre, pour préserver la bio diversité du monde, pour respecter les grandes forêts, pour protéger la mer dont les ressources -si nous n'y prenons garde- finiront par s'épuiser.

C'est un défi, c'est le nôtre en tant que socialistes qui avons toujours prôné le progrès non pas simplement de la science ou des techniques, mais le progrès en fait de l'humanité. C'est pourquoi, nous devons dans cette campagne être mobilisés sur la question de l'environnement et de la santé, car tout se tient.

Nous devons être les défenseurs acharnés de tous les engagements internationaux qui ont été conclus, en particulier ceux qui concernent la lutte contre le réchauffement de la planète. Et pour être en capacité de porter ce message au monde, et aux Etats-Unis notamment, il faut que l'Europe devienne le premier " Eco continent " et adopte un plan pour l'environnement, avec une politique volontariste d'économie d'énergie et de diversification des sources d'énergie, à travers le développement des énergies renouvelables. Nous devrons donner une priorité aux transports publics sous toutes leurs formes. Et quand on mesure le rôle de la pollution urbaine dans la propagation et la diffusion du cancer, on se dit que les transports publics, ce n'est pas simplement une facilité, un service que l'on rend aux usagers, c'est aussi un droit à la santé. Ici, à Paris, en Ile de France, on met la priorité aux transports publics, c'est une grande cause qui honore les socialistes. Il nous faudra appliquer le principe " pollueur - payeur " pour ne plus voire ces catastrophes uniquement déterminées par la loi du profit, que ce soit Erika, Prestige ou plus récemment Metalleurop. Il nous faut des règles, des sanctions. Il nous faut affirmer que la Politique Agricole Commune (PAC), c'est aussi un moyen de lutter contre le productivisme, l'utilisation des sols et de respecter le principe de précaution. A cet égard, il ne faut pas se plaindre des décisions des Présidents de régions socialistes, avec toute la gauche, de faire voter un certain nombre de dispositions concernant les OGM sur nos territoires.