Discours politique

François Hollande, Intervention de François Hollande à l’Université d’été du MJS (27/08/2004)

Chers Camarades,

Je sais ce que les socialistes doivent aux jeunes socialistes, à la fois pour les consoler de leurs défaites et pour les convaincre que leurs victoires ne leur appartiennent pas.

Nous avons, finalement, la plus belle des campagnes à engager aujourd'hui. Nous sommes, en cette rentrée, dans une situation un peu paradoxale. La droite est en crise. Crise de confiance avec le pays, en crise de succession en son sein, crise même institutionnelle au sommet de l'Etat. Nous avons remporté de très belles victoires au printemps dernier, historiques à bien des égards en termes de nombre de régions ou de score pour les élections européennes ; pour autant, il n'y aura pas de confrontation électorale avant 2007. La seule campagne que nous avons à engager, la seule bataille politique que nous avons à mener sont, en définitive, celles de notre projet. C'est-à-dire une campagne par rapport à nous-mêmes, puisque c'est ensemble que nous allons le bâtir, et par rapport aux Français car c'est avec eux qu'il faudra l'élaborer et ensuite le faire ratifier.

" 500 jours pour donner une nouvelle chance à la France " : c'est ainsi que je veux intituler cette campagne que nous allons ouvrir. Parce que si, pendant ces 500 jours, nous n'étions que dans le spectacle amusé des divisions de la droite, ou de la dénonciation des malheurs du pays et dans l'attente d'une alternance mécanique, nous ne nous rendrions pas service ; et surtout, nous ne rendrions pas service à la France.

La victoire est possible en 2007. Tout paraît y conduire. Mais, le plus dur pour la gauche n'est pas de revenir au pouvoir, l'alternance est inscrite désormais ; c'est de rester durablement aux responsabilités. Non pas pour simplement y demeurer, mais pour transformer durablement le pays. On ne changera une société comme la nôtre, dans le monde tel qu'il est, que dans la durée. C'est pour cela qu'il ne faut pas que la gauche vienne simplement pour quelques mois, un quinquennat puis ensuite cède la place et se batte pour défendre des acquis. Il faut que la gauche puisse travailler dans la durée. C'est donc ce que nous devons faire pendant ces 500 jours : convaincre que c'est le projet qui sera notre principal argument électoral. Et, pendant que nous débattrons du projet, nous ne nous occuperons de rien d'autre. Bien sûr, il faudra désigner un candidat ou une candidate le moment venu pour l'élection présidentielle. On choisira, par un vote démocratique, le meilleur ou la meilleure d'entre nous. Mais, cela ne suffira pas. Ce qui sera essentiel dans la victoire, c'est le projet. C'est pourquoi, nous devons nous y atteler dès à présent.

Que doit-être ce projet ? Je ne peux vous en donner les grandes lignes, puisque nous allons le construire ensemble. Ce que je peux dire, c'est le sens qu'il nous faut lui donner. Nous sommes aujourd'hui devant un modèle libéral qui veut nous faire croire que la politique est inutile, qu'il faut simplement se résigner à nous adapter à la mondialisation, qu'il y a des sacrifices (qu'on appelle réformes) à consentir, qu'il nous faut maintenant abandonner des acquis sociaux, des protections, des garanties, parce que c'est la condition -comme le dit Seillière- pour garder son emploi, et que c'est inéluctable.

Dès lors, dans le combat que nous devons engager par rapport aux 35 heures, ce n'est pas simplement pour défendre une réforme que nous avions nous-mêmes menée avec Lionel Jospin et Martine Aubry. Car derrière la remise en cause des 35 heures, on le voit bien, c'est l'ensemble du pacte social qui est visé et démantelé.

Ce sont les raisons pour lesquelles, face à ce modèle libéral qui propose la seule adaptation, qui exige le renoncement à des acquis, il faut que la gauche soit en capacité de démontrer qu'il y a un autre chemin possible, qu'il y a un autre avenir, que la politique a sa place, que les élections ne sont pas simplement des changements d'équipes pour mener les mêmes orientations.

C'est pourquoi, notre projet doit démontrer que c'est l'investissement pour l'avenir qui est la condition de la réussite collective et individuelle. L'avenir, c'est l'Education, la Recherche, la Culture et l'environnement... Bref, tout ce qui construit une société, tout ce qui permet pas simplement de résister à un certain nombre de pressions mais de gagner. Le modèle libéral n'est finalement qu'une logique sans contrepartie. Il faut renoncer à des droits sans espoir de progrès. Nous devons démontrer que nous sommes capables, à travers l'action collective, la mobilisation citoyenne, de définir des politiques qui permettent non seulement à notre pays, mais aussi peut-être à l'Europe et demain au monde, d'être maître de son destin. A cet égard, tout ce que l'on peut faire pour la préparation de l'avenir est une étape vers le progrès.

Et la jeunesse, finalement, y a toute sa part. Nous devons expliquer que nous agissons, bien sûr pour les générations présentes, mais surtout pour les générations futures. Et, s'il y a des efforts à demander -il y en aura nécessairement- c'est par rapport à la préparation de l'avenir ; et s'il y a des progrès, c'est bien sûr pour ceux qui travaillent ou qui aspirent à une retraite, mais c'est surtout pour ceux qui entrent dans la vie professionnelle et qui construisent leur propre destin.

Par rapport à un objectif comme celui-là, par rapport au sens que nous voulons donner au projet, qui n'est pas l'addition de mesures catégorielles, qui n'est pas un détail de propositions fiscales nécessaires ou sociales indispensables, qui n'est pas un catalogue, mais qui donne une perspective, une vision, un espoir, il faut que notre méthode d'élaboration soit forcément nouvelle.

A l'évidence, le Parti socialiste en sera le premier mobilisé ; sa direction, ses organes, ses fédérations, ses sections. Mais, il faut sans doute que nous associons très largement les militants et les sympathisants socialistes à la rédaction de ce projet. Et, faute de l'avoir insuffisamment fait dans les périodes précédentes -j'en porte d'ailleurs moi-même la responsabilité-, nous avons sans doute manqué d'audace lors de la dernière confrontation présidentielle. Il nous faut aller plus loin. Il faut que ce soit toute la grande famille socialiste, les élus socialistes qui aujourd'hui sont en charge des responsabilités et dont les innovations, dans les régions notamment, sur le logement étudiant, sur les transports collectifs, sur l'environnement mais aussi sur les emplois tremplins, doivent nous servir également pour élaborer nos propositions. Car, nous ne sommes pas simplement que dans l'opposition. Nous sommes aussi dans l'action.

Il y a aussi le MJS. Je n'ai pas à dire ce que j'attends de vous. En revanche, vous devez prendre toute votre part dans l'élaboration de nos propositions. Non pas pour faire votre projet de votre côté -ce qui serait une tentation- mais pour faire en sorte que vos aspirations soient prises en compte à tout moment du processus : au moment du diagnostic que nous allons faire d'ici la fin de l'année (quel est l'état de la société, quelles sont les urgences, les priorités), vous devez dire vos priorités par rapport à ce que vivent aujourd'hui les jeunes ; vous devez dire quelles sont les urgences en matière de logement, d'insertion, de vie collective, de droits individuels. Vous devez dire quelles sont les attentes prioritaires de la jeunesse au travail, en formation ou de celle écartée des lieux de décision ou des lieux de vie. Ensuite, une fois que nous aurons fait ce diagnostic, évalué les urgences, défini les priorités, il faudra faire nos choix. Quelles sont les grandes orientations que nous retenons. Quelles sont les principales mesures que nous allons mettre en avant dans notre projet. Là encore, il faudra dire la vérité. Tout ne sera pas possible. Il faudra donc faire des choix, affirmer des volontés, agir pleinement là où nous considérons qu'il y a urgence.

Comment prendre votre part à cette élaboration ? Vous devez être invités à toutes les réunions, dans toutes commissions que ce soit au niveau fédéral ou national. Chaque fois que vous avez, à votre rythme, compte tenu de ce que vous savez du calendrier du parti, vos propositions, vos analyses, elles doivent être fournies dans le travail collectif. Vos responsables du MJS seront forcément dans les commissions statutaires de préparation du projet, mais on sait bien que ce n'est pas par la présence de tel ou tel, c'est par le travail que les choses avancent.

Enfin, le défi qui nous est lancé, ce n'est pas de faire un projet entre socialistes ou amis du Parti socialiste, ou jeunes socialistes, ou élus socialistes. Ce n'est pas simplement non plus de faire un projet avec la gauche telle qu'elle est constituée et qui ne veut pas forcément s'associer à nous pour le moment. Si nous voulons donner ce sens et cette perspective, il va falloir associer les Français directement à la préparation de notre travail collectif. Je ne suis pas de ceux qui disent qu'il faut d'abord écouter les gens avant de savoir ce qu'il faut leur proposer. Nous sommes des militants, des responsables socialistes ; on doit prendre nos risques, on doit donner un certain nombre de perspectives et on doit essayer de comprendre ce qu'est l'attente de nos concitoyens, sans pour autant se mettre à leur disposition, comme si la politique était un marché et qu'il suffirait d'attendre la demande pour agir. Nous allons nous adresser aux Français à travers des questionnaires. Le MJS peut par cette méthode de consultation faire le recensement des difficultés, des attentes de la jeunesse aujourd'hui, de manière à ce que nous puissions les prendre en compte et que vous puissiez vous exprimer dans ce moment du débat des socialistes sur le projet.

Ce qui est en cause, dans la préparation de notre projet, n'est pas simplement notre avenir de formation politique : gagner des élections, reprendre la responsabilité du pays, travailler pour une Europe plus sociale, faire les réponses attendues quant au défi que nous pose la mondialisation libérale. Nous devons regarder plus loin. Si nous savons préparer un projet qui mobilise les citoyens, nous ne rendrons pas seulement service à notre famille politique. Nous ne serons pas simplement les vecteurs d'une victoire de la gauche. Nous permettrons à la démocratie et à la République de sortir renforcées.

Le pari de la droite, aussi divisée soit-elle, est celui du fatalisme. Jacques Chirac en est, finalement, la meilleure des expressions : il n'y a plus rien à faire, si ce n'est de défaire ! Et Sarkozy en est une autre version : il n'y a plus rien à faire, sauf à montrer une énergie, une envie, une volonté pour ne rien changer, ou plutôt pour démanteler méthodiquement les fondements du pacte social.

Si nous montrons, nous socialistes, que face à un tel modèle, face à une telle résignation, il y a encore place pour un espoir à condition qu'il soit crédible, nous aurons le meilleur résultat possible aux élections -ce qui est bien- et la capacité de bien servir notre pays -ce qui est essentiel.