Discours politique

François Fillon, Inauguration de l'école - Emilie et Germaine Tillion St-Mandé (27/01/2005)

Madame,

Monsieur le député-maire,

Mesdames et messieurs,

Au moment d’inaugurer la nouvelle école maternelle et primaire de Saint-Mandé, et de lui donner les noms conjoints de Germaine Tillion, grande résistante, et de sa mère Emilie, déportée, deux sentiments se disputent mon esprit.

Le premier, c’est évidemment la joie d’ouvrir un nouvel établissement ; le second, la gravité que les circonstances particulières de cette cérémonie associent au patronage exemplaire sous lequel il est placé.

Ouvrir une école est sans doute le geste le plus stimulant qui soit : c’est une nouvelle porte qui s’ouvre sur l’avenir ; une porte que vous avez, monsieur le maire, largement contribué à édifier.

Vous le savez : l’effort d’équipement reste, malgré les contraintes budgétaires, une priorité gouvernementale ; et je dirais même une priorité nationale, tant la population française attache d’importance au modèle républicain de l’école; aux valeurs qui la sous-tendent, égalité des chances, respect de l’autre, promotion de l’individu et du citoyen ; à la qualité de l’enseignement dispensé.

On entend souvent parler des classes que les circonstances démographiques conduisent à réduire ou à fermer, pas assez de celle que l’effort conjoint de l’Education nationale et des collectivités locales permet d’ouvrir.

Nous en ouvrons pourtant, régulièrement, en France.

Nous contribuerons à en ouvrir également - permettez-moi ce parallèle - en Asie du Sud, où la catastrophe récente a créé des besoins qui dépassent à tout point de vue nos propres notions de nécessité ou d’urgence.

Pour les enfants survivants, une rescolarisation rapide s’impose comme la première des guérisons, comme le plus encourageant des paris sur l’avenir.

C’est pourquoi, j’ai engagé l’Education nationale française, aux côtés des autres ministères européens, dans une action de moyen terme destinée à accompagner concrètement cette rescolarisation.

C’est un même engagement sur l’avenir que nous prenons aujourd’hui à Saint-Mandé, en ouvrant aux 87 enfants qui l’occupent déjà, à tous ceux qui les suivront, l’élégant bâtiment où s’effectuera désormais leur éducation maternelle et primaire.

Il répondait à des besoins réels, que la croissance du quartier nouveau de la ZAC Sainte-Marie venait accroître.

Conçu par l’architecte Radu Constantin, complété par un centre de loisirs, il a été confié dès la rentrée 2004 à une équipe de 9 enseignantes.

Ses effectifs prouvent qu’il est d’ores et déjà adopté par la population locale - et c’est une heureuse chose ! Nous le plaçons aujourd’hui avec fierté, avec solennité, sous le double patronage d’Emilie Tillion et de vous-même, Madame, qui nous faîte l’honneur d’être présente.

En ce 27 janvier, jour anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, date choisie par l’Europe entière pour commémorer la Shoah, ces deux noms jumelés ravivent le souvenir de l’expérience terrible que Germaine Tillion et sa mère, Emilie, partagèrent : celle du système concentrationnaire nazi.

Trahies, dénoncées, arrêtées ensemble le 13 août 1942 ; d’abord séparées ; brièvement réunies à la prison de Fresnes, mère et fille ne se retrouvèrent en effet qu’à Ravensbrück, où Emilie Tillion fut assassinée le 2 mars, deux mois avant la libération du camp.

Ensemble, elles auront plongé dans ce que l’histoire européenne a produit de plus sombre, de plus indicible, de plus révoltant : la haine abjecte, tournée vers les juifs dont les origines et les coutumes étaient l’unique tort, mais aussi vers les résistants ; la volonté méthodique de tuer, par la fatigue, par les coups, par les balles, par le gaz ; l’avilissement de l’homme érigé en doctrine, en mot d’ordre, en exercice d’acharnement quotidien.

Le souvenir de ces années, le témoignage inappréciable de leurs acteurs nous engagent aujourd’hui à une constante vigilance.

L’école de la République doit en être la sentinelle.

En cette journée de la mémoire de l’holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité, j’ai demandé qu’aujourd’hui, dans toutes les Ecoles de France, dans chacune de ses classes, une heure soit consacrée à la shoah.

Si les noms d’Emilie et de Germaine Tillion sont aujourd’hui inscrits au fronton d’une école, c’est bien entendu parce que leurs vies ont dépassé la souffrance, l’horreur, le sacrifice, pour devenir messages d’humanisme.

En reconnaissant une nouvelle fois l’exceptionnelle conduite d’Emilie et Germaine Tillion, nous reconnaissons d’abord deux résistantes, l’une, Germaine, cofondatrice dès juin 1940 du célèbre réseau clandestin du « Musée de l’Homme », animatrice du renseignement et de la propagande anti-nazie ; l’autre, Emilie, qui la suit sans réserve dans cette dangereuse entreprise.

Elles perpétuèrent ainsi, au péril de leur vie, les valeurs de liberté, de fraternité et d'honneur qui sont les nôtres.

Mais nous reconnaissons aussi, et c’est ce qui donne un sens à l’hommage particulier que l’Education nationale leur rend, deux femmes pour qui la pensée n’avait pas moins de force que les armes.

Emilie Tillion, critique d’art, auteur de guides de voyage, consacra sa réflexion à cette beauté par laquelle l’homme s’ouvre aux autres et à leurs cultures, tout en y reconnaissant sa propre humanité.

Pour votre part, madame, diplômée de l’Ecole pratique des hautes études, de l’Ecole du Louvre, de l’Ecole des langues orientales vivantes, élève de Marcel Mauss, le grand ethnologue de l’Ecole des Annales, votre personnalité comme votre trajectoire personnifient le sens de l’indépendance intellectuelle et le pouvoir libérateur du savoir et de l’étude.

Elles exaltent la transmission, à travers une carrière professorale magnifique qui la conduira jusqu’à une chaire d’ethnographie, et à la direction honoraire de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

Depuis le cabinet du ministre André Boulloche, elle l’étend jusqu’au public marginalisé des prisons.

Dans les camps nazis, là où s'orchestraient la haine et la brutalité, Germaine Tillion remporta les plus belles victoires de l’esprit.

Ses tortionnaires l’avaient dépossédée des documents qui constituaient sa thèse sur les Chaouïas, un peuplement berbère d’Algérie.

Elle les reconstitua de mémoire, dans ses conversations avec ses camarades.

Les nazis imposaient un système arbitraire, dont l’opacité décourageait toute révolte.

Elle y répondit en développant notamment une véritable ethnographie des camps et en l’enseignant autour d’elle.

La tentation était forte, parmi les prisonnières, de n’éprouver que l’absurde de leur sort.

Germaine Tillion, à force d’en observer les mécanismes, d’en décrypter la logique, mit à jour ses ressorts démoralisateurs, et trouva dans l’analyse même de la barbarie nazie l’énergie d’y résister.

Appelée à la barre des procès de Nuremberg, elle perpétuera cette victoire morale dans les dix années qui suivirent la guerre par les volumes de plusieurs ouvrages, continuation magistrale de son témoignage sur l’Holocauste.

Résistante historique, Germaine Tillion s’impose enfin à notre admiration par un esprit de générosité qui va bien au-delà de ces heures noires.

Je pense ici à cette succession de luttes, moins meurtrières, mais tout aussi ferventes, que fut sa vie d’intellectuelle, de chercheuse, de militante, de femme perpétuellement engagée.

Sa connaissance admirable du Maghreb, acquise dès l’avant-guerre dans les Aurès, fait d’elle une avocate inlassable de la cause des femmes méditerranéennes, de la décolonisation, du développement économique par l’émancipation et par l’éducation.

Défenseur des droits de l’homme, elle lutte contre la peine de mort et contre la torture, avec la détermination de celle qui les a approchées de trop près pour en être restée indemne.

Oppression, pauvreté, obscurantisme : elle est sur tous les fronts où la grandeur de l’homme exige de dire « Non ».

La France a déjà reconnu, par des distinctions nombreuses, la noblesse de cet engagement et de ces combats.

Germaine Tillion est l’une des très rares femmes - elles étaient trois ; depuis la mort de Geneviève Anthonioz-de Gaulle, elles ne sont plus que deux - à avoir reçu la Grand Croix de la Légion d’Honneur.

Elle partagera aujourd’hui avec la résistante Lucie Aubrac l’honneur tout aussi exceptionnel de voir baptiser à son nom, de son vivant, un établissement public.

Je ne doute pas qu’elle soit sensible à cet hommage, autant, sinon plus qu’au premier.

Car c’est dans les écoles, plus que dans les médailles, que la vie manifeste son inépuisable vigueur.

Portées elles-mêmes autrefois par cet esprit de jeunesse que fut l’esprit de la Résistance, Germaine Tillion et sa mère en seront les figures tutélaires.

Madame, dans cet établissement, chaque enfant portera désormais en lui un peu de votre vie.

L’histoire, il y a soixante ans, accumulait contre toute raison les cruautés les plus atroces.

Grâce à vous, Madame Tillion, grâce à celles et ceux qui, à votre image, se dressèrent pour l'honneur de la France et des Hommes, des enfants libres peuvent aujourd’hui, à Saint-Mandé, comme partout sur notre territoire, vivre, apprendre, grandir en paix.