Discours politique
François Fillon, Convention de l'UMP sur l'Europe (23/09/2005)
Mesdames et messieurs,
Merci d'avoir répondu présent à notre invitation pour cette convention sur l'Europe, voulue par Nicolas Sarkozy. Plus que jamais, l'UMP veut être en pointe en terme de réflexions et de propositions car notre formation ne veut pas suivre les évènements mais les anticiper !
Durant deux jours, 5 tables rondes se tiendront. Elles réuniront de hautes personnalités étrangères et françaises, des élus et des experts. À toutes et à tous, j'adresse mes très chaleureux remerciements.
Chers amis,
Lors du référendum sur Maastricht, j'avais pris le parti de m'opposer à ce traité dont je jugeais le volet politique inexistant par rapport au contenu économique et monétaire... Le succès, pourtant très étroit du "oui", n'avait pas amené les responsables à s'interroger sur le fonctionnement de l'Europe et sur les incertitudes de notre peuple. Il ne faut pas faire aujourd'hui la même erreur !
Le vote des Français constitue toujours un message profitable pour ceux qui savent le saisir.
Le référendum du 29 mai met en lumière un profond malaise dont les racines sont anciennes : celui d'une Europe dont l'idéal est asséché et celui d'une France dont les horizons apparaissent bouchés. Nous devons en prendre acte car notre ambition doit être de rassembler la France qui a dit "oui" et celle qui a dit "non".
Pour ce faire, il faut écouter les messages qui nous ont été envoyés : nos concitoyens veulent renforcer l'Europe sans déraciner la France; ils acceptent des partages de souveraineté si ceux-ci sont couronnés par des résultats tangibles et s'ils sont équilibrés par des mécanismes plus démocratiques; ils sont confusément en quête d'une subsidiarité qui protége leurs libertés face à la multiplication des directives tatillonnes; ils veulent plus de transparence dans le fonctionnement de l'Union, plus de précision dans ses objectifs, plus de volontarisme dans ses décisions.
Tout ceci n'est certes pas aisé à ordonner et combiner, mais personne ne peut prétendre que ces messages soient sans pertinence au regard des vingt dernières années de construction européenne.
L'heure n'est donc ni à l'autisme et à l'amertume, mais à la réflexion qui prépare l'action !
Face aux blocages de l'Union européenne, face aux divisions de la gauche qui ne sait plus que penser de l'Europe à force d'avoir été libéral à Bruxelles et socialiste à Paris, face au désarroi de notre diplomatie qui semble tétanisée par le vote du 29 mai, l'UMP entend porter un projet français pour l'Europe.
Ce projet est nécessaire au regard de nos intérêts nationaux qui exigent un sens de l'initiative et une volonté renouvelée de "leadership" sur la scène européenne.
Ce projet est également nécessaire au regard des échéances : enclenchement des discussions avec la Turquie le 3 octobre ; conseil européen informel des 27 et 28 octobre consacré au modèle de développement européen ; négociation budgétaire pour la période 2007-2013 ; évaluation du processus de ratification du traité constitutionnel d'ici deux à trois ans... Tous ces dossiers imposent de faire connaître rapidement nos orientations politiques.
Ce projet est enfin nécessaire dans le cadre de la préparation de l'élection présidentielle. En 2007, la problématique européenne resurgira certainement dans le champ du débat public car ce que nous voulons pour la France n'est pas sans lien avec ce que nous désirons pour l'Europe.
L'opposition rêve d'une Europe socialiste pour ne rien changer en France. Pour notre part, nous voulons moderniser la France et redessiner l'Europe.
À l'évidence, notre projet ne peut être la simple répétition de ce qui a été fait pendant des décennies.
Depuis son origine, l'Europe a été portée par une élite, et a été inspirée par trois principes unificateurs qui sont essoufflés : la paix entre nos nations, la démocratie face au totalitarisme stalinien, l'intégration économique et monétaire qui devait prolonger "les 30 glorieuses".
Plusieurs événements sont venus percuter cette Europe d'hier sans que de véritables réponses n'aient été apportées : l'accélération de la mondialisation, l'élargissement, l'asthénie économique et sociale de notre continent qui compte 20 millions de chômeurs.
Les faits sont maintenant sous nos yeux : l'Union est dans une impasse institutionnelle qui sanctionne, plus largement, une crise de confiance et d'idéal. Une crise dont tout laisse entendre qu'elle n'est pas ressentie par les seuls peuples français et néerlandais, mais bien par une majorité d'européens.
Pour relancer l'Europe, une nouvelle approche est donc indispensable.
Elle suppose d'abord que le rapport de la France à l'Europe et de l'Europe à la France soit assaini. Un langage de vérité doit être tenu : la France a impérativement besoin de l'Europe mais l'Europe ne doit pas déresponsabiliser la France.
En clair, l'Europe ne doit être ni une religion, ni a contrario, un bouc émissaire. Le "credo européiste", qui a trop souvent amené à ridiculiser tout sentiment patriotique et à écarter toute critique de façon condescendante, n'a d'égal que la "défausse poujadiste", qui a conduit à accuser injustement l'Union européenne de tous les maux.
Ce langage de vérité doit aussi nous conduire à sortir des postures convenues et contre-productives qui opposent, de façon sommaire, les partisans de l'Europe politique et ceux de l'Europe minimale. Cette dichotomie - derrière laquelle on retrouve la France et le Royaume Uni - commence à dater.
Chacun doit avoir à coeur d'ouvrir le débat, et ceci sans tabous et sans arrières-pensées.
Aujourd'hui, on en est loin.
Notre pays prétend, tout à la fois, limiter le budget européen, financer l'élargissement, sanctuariser la PAC jusqu'en 2013, plaider pour une Europe sociale alors même que son propre système est totalement essoufflé... Cette stratégie est-elle convaincante ? J'ai personnellement quelques doutes là dessus !
Quant au Royaume Uni, il s'accroche à une dérogation budgétaire qui avait ses raisons il y a trente ans mais qui n'a plus de sens aujourd'hui avec un PIB supérieur de 10% à celui de la France, tout en réclamant une réorientation des dépenses de la PAC vers de nouvelles politiques européennes dont il critique par ailleurs le caractère communautaire. Tout ceci n'est également pas très cohérent.
L'avenir de l'Europe nécessite que nous jouions, les uns et les autres, cartes sur table. Tony Blair prétend qu'il veut faire bouger l'Europe... Il faut le prendre aux mots, discuter et clarifier nos objectifs communs, car j'estime utile de préparer l'avenir avec le Royaume Uni. Le couple franco-allemand est suffisamment solide pour ne pas être exclusif et sur la défensive.
Cette nouvelle approche exige aussi du pragmatisme. Il faut consolider ce qui existe avant de multiplier les annonces et les initiatives.
L'Europe reste mal connue de nos concitoyens, ses politiques demeurent floues, ses réussites sont insuffisamment ancrées dans les consciences... Les acquis méritent donc d'être affermis afin d'éviter qu'ils ne se lézardent définitivement.
C'est sur la base de ces acquis consolidés, que nous devrons résoudre la question centrale qui dicte tout le reste : celle de l'identité européenne. "Si l'Europe était à refaire - disait Jean Monnet - je commencerais par la culture". Il pressentait déjà que l'Union européenne serait un jour bousculée sur l'essentiel, c'est à dire son âme !
Qu'est ce que l'Europe ?
Que veut-elle ?
Comment, en conséquence, s'organise-t-elle ?
Ces trois interrogations structurantes n'ont pas trouvé, aux yeux des peuples consultés sur le projet de traité constitutionnel, de réponses satisfaisantes.
La paralysie institutionnelle provoquée par l'échec du référendum n'est pas un problème technique et conjoncturel mais révélatrice des larges obstacles et enjeux qui sont devant nous.
Insuffler un nouveau souffle à la construction européenne : voilà, mesdames et messieurs, la problématique qui sera au centre de nos débats.
Le défi que nous entendons relever avec vous durant ces deux journées est clair : nous voulons réfléchir librement pour permettre à la France et à l'Europe de sortir de la crise par le haut.