Discours politique

Arlette Laguiller, Discours à Nancy (13/01/2007)

Travailleuses, travailleurs, camarades et amis,

L'action de certaines associations a attiré l'attention partout dans le pays sur la situation de ces femmes et de ces hommes qui n'ont pas de logement et en sont à vivre, à dormir et, parfois, à mourir dans la rue.

La proximité des élections aidant, de Sarkozy à Chirac, de Borloo à Villepin, tous ces gens-là, qui sont au pouvoir depuis cinq ans sans que leur sommeil soit troublé par la misère des dizaines de milliers de personnes qui sont dans cette situation, ont, d'un seul coup, fait mine d'en être émus.

Sarkozy en premier, qui a déclaré que, s'il est élu, promis-juré, dans deux ans, personne ne sera contraint de dormir dans la rue.

Chirac pouvait d'autant moins laisser la vedette à Sarkozy sur cette question que, n'étant probablement plus président de la République dans trois mois, cela ne lui coûte rien de promettre. Le voilà qui annonce " le droit au logement opposable ". Ce qui en jargon juridique pourrait signifier que la personne qui ne trouve pas de logement peut considérer que c'est la faute des autorités publiques et se retourner contre elles, voire leur faire un procès. Vous voyez un SDF sans argent et sans toit s'embarquer dans une procédure juridique contre l'État !

Villepin, enfin, a ajouté son grain de sel à ces déclarations en convoquant ses ministres concernés à une conférence de presse. Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion de voir la séance à la télévision mais je peux vous dire qu'il y avait quelque chose de choquant à cette brochette de ministres, tout sourire, qui se félicitaient mutuellement et réciproquement de tout le bien qu'ils auraient, prétendaient-ils, déjà fait pour les mal-logés et annonçaient tout le bien qu'ils allaient encore faire, si bien entendu ils sont réélus !

Oui, il y avait de quoi être choqué de voir ces ministres, qui avaient tous les moyens entre les mains pour faire que personne n'en soit réduit à la rue, s'auto-féliciter alors qu'ils n'ont rien fait jusqu'ici sauf laisser augmenter le nombre de personnes à la rue. Et, malheureusement, même la promesse de reloger d'urgence au moins dans des foyers d'accueil les sans-logis restera sûrement une simple promesse, qu'il appartiendra à leurs successeurs d'oublier.

Mais le véritable scandale, et pas seulement politique, mais social, c'est que dans un pays comme la France, un des pays les plus riches de la planète, un nombre de personnes estimé par les associations à 100 000 à l'échelle du pays, voire plus, n'aient pas d'autre domicile que la rue.

Le véritable scandale, c'est qu'au-delà même de ces 100 000 qui n'ont pas de domicile du tout, il y en ait un million d'autres qui ne sont certes pas à la rue mais qui n'ont pas de domicile à eux, qui dorment dans des caravanes, voire dans leur voiture, ou qui sont logés par leur famille ou par des amis.

Et même là, ce n'est encore que la partie visible de l'iceberg. Car combien d'autres familles avec enfants sont logées dans des conditions déplorables, dans des logements plus qu'exigus, des logements insalubres, voire de vrais taudis, dont les loyers sont exorbitants ?

Le véritable scandale, c'est que l'organisation économique actuelle, les lois du marché, l'économie capitaliste ne permettent pas à l'intégralité des classes populaires d'être logées dans des conditions dignes de notre époque. Et, de plus, cette situation empire depuis plusieurs années du fait d'une spéculation immobilière effrénée.

Faute d'avoir construit des logements convenables à la portée d'un salaire ouvrier, le pays et en particulier les villes manquent de logements, sauf évidemment pour les riches. La demande dépassant largement l'offre, les prix s'envolent et les bailleurs se retrouvent en position de force. Autant dire que lorsqu'il y a la queue pour louer un logement, le bailleur choisira celui qui peut donner le maximum de garanties. Ceux qui n'ont que des bas salaires ou des emplois précaires n'ont aucune chance de trouver un logement, même lorsqu'ils sont prêts à faire des sacrifices sur d'autres dépenses pour payer un loyer trop élevé.

Dormir sur les quais, sous les porches des immeubles ou, à Paris, sur les bouches d'aération du métro parce que là au moins, il fait chaud, n'est plus réservé aux marginaux. Non, on estime qu'un tiers des SDF sont des salariés, en majorité précaires, mais même pas toujours et Jean-Paul Macé l'a expliqué pour la région. Il y a parmi eux des CDI ou des employés municipaux, et même des travailleurs du bâtiment qui construisent des logements pour d'autres alors qu'eux-mêmes n'y ont pas droit.

Alors, avec la pauvreté qui s'accroît et le prix des loyers qui s'envole, il n'est pas étonnant que 47 % des personnes interrogées lors d'un récent sondage estiment qu'elles peuvent très bien se retrouver sans logement.

Il y a aujourd'hui entre un million et un million cinq cent mille personnes qui sont sur les listes d'attente pour un logement social. Certaines d'entre elles attendent depuis cinq ans, quand ce n'est pas dix.

Le ministre Borloo passe son temps à se vanter de l'augmentation du nombre de logements mis en chantier. Mais la part des logements sociaux dans ces mises en chantier s'effondre ! Les vedettes de la droite osent vanter l'accession à la propriété. Mais vendre un appartement HLM, plus ou moins détérioré et amorti, à ceux qui en sont déjà locataires, ne crée pas un logement de plus. Et voilà que Borloo aurait inventé un nouveau système où on peut acheter une maison pour 100 000 euros, avec la possibilité de payer le terrain plus tard ! Mais quel est le travailleur payé au Smic ou même un peu plus qui peut rembourser 100 000 euros, plus ensuite l'achat du terrain ? Et je ne parle pas des précaires ou des temps partiels non choisis ! Et quelles sont les banques qui, malgré toutes les promesses gouvernementales, vont accepter de leur prêter l'argent qu'ils n'ont pas ?

Même lorsqu'ils ont l'air de se pencher sur le sort des classes populaires, les dirigeants politiques suent le cynisme. S'ils n'ont pas de logement, qu'ils s'en achètent donc ! On dirait Marie-Antoinette: " S'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la brioche ! " ! Et je rappelle qu'elle disait cela quelques mois avant la Révolution !

L'État a pourtant les moyens de régler rapidement le problème. Il devrait prendre en charge directement la construction de logements sociaux, c'est-à-dire en clair des logements qui soient d'une qualité convenable mais qui soient en même temps à la portée d'un salaire ouvrier.

Oui, si l'État se préoccupait d'une question aussi vitale que celle du logement, il prendrait en charge un vaste programme de construction, en réquisitionnant les terrains nécessaires, en créant lui-même un office national pour embaucher directement des architectes, des maçons, des plombiers, des électriciens sans passer par l'intermédiaire ni des promoteurs immobiliers ni des bétonneurs du BTP à la Bouygues, et sans leur verser une lourde prébende.

Il pourrait faire construire en moins d'un ou deux ans des logements pas chers, de bonne qualité, en nombre suffisant ! Rien que le budget militaire d'une année y suffirait. Ce ne serait pas prendre de risques car personne ne compte envahir le pays.

Mais il faudrait qu'y soit consacrée la part du budget qu'il faut pour atteindre l'objectif rapidement. Aucun gouvernement de droite ni de gauche ne l'a fait depuis des dizaines d'années. Aucun d'entre eux n'en a fait une priorité dans les dépenses du budget.

Quelques jours à peine après ses grandes envolées en faveur des sans-logis, Chirac proposait de réduire l'impôt sur les bénéfices des entreprises de 33 % à 20 %. Cet impôt a déjà été ramené au fil du temps de 50 % à 33 %. 20 % seulement d'impôt sur les bénéfices alors que les profits sont extravagants, comme sont extravagants les revenus qui en découlent pour les possesseurs de capitaux !

Pour les plus pauvres, ceux qui nous gouvernent n'ont que des promesses hypocrites, mais ils sont prêts à les laisser crever dans la rue pour permettre aux plus riches d'augmenter leurs revenus.

L'aggravation de la crise du logement est due à la spéculation. Mais elle devient catastrophique pour toute une partie des classes populaires, en raison de l'abaissement du pouvoir d'achat, de la précarité et, surtout, du chômage.

Borloo, ministre, par anti-phrase, de la " cohésion sociale ", vient certes d'annoncer que le chômage aurait encore baissé. Et les pages économiques de la presse de broder sur le thème, d'analyser sérieusement les chiffres donnés par l'Insee et par Borloo, et de se demander doctement si la tendance va se poursuivre ou pas. Mais tous ces gens-là, des ministres aux journalistes, en passant par les économistes, savent que leurs chiffres sont mensongers. Comme le savent, surtout, les travailleurs eux-mêmes, ceux qui sont déjà au chômage comme ceux qui se sentent menacés.

Un collectif d'associations dénonce aujourd'hui ce qu'il appelle le " chômage invisible " qui " atteint aujourd'hui des chiffres sans précédent ". Là où on nous parle de deux millions cent mille chômeurs, il y en a en réalité quatre millions quatre cent mille.

Simplement, il y en a qu'on ne compte pas. Et, là où la proportion de chômeurs non comptabilisés se limitait, il y a vingt ans, à 10 %, aujourd'hui, elle dépasserait les 50 %.

On nous abreuve de mensonges, à commencer par ces ministres dont le métier est de mentir, et de mentir encore, en disant n'importe quoi.

Mais quel est aujourd'hui le travailleur qui ne vit pas sinon avec un chômeur dans la famille, du moins avec la menace du chômage ? Quel est le travailleur qui pourrait croire qu'il en sera préservé dans l'avenir ? Les plus grosses entreprises, les plus riches, celles qui ont le plus de moyens de préserver des emplois, annoncent régulièrement des plans de licenciements. L'État lui-même démolit progressivement la protection dont bénéficiaient les travailleurs des services publics. Et, d'ailleurs, dans la plupart de ceux-ci, il y a aujourd'hui une forte minorité, sinon une majorité, de travailleurs qui n'ont pas le statut de la Fonction publique, quand ils ne sont pas embauchés à titre tout à fait précaire.

Quant aux jeunes, même d'après les statistiques officielles, seule la moitié d'entre eux trouve un CDI à échéance relativement rapide. Leur premier emploi en entrant dans la vie active, c'est de chercher un emploi. Et cela peut durer des mois, si ce n'est des années, à galérer d'emplois précaires mal payés en stages pas payés du tout, avant d'avoir la moindre chance de décrocher un CDI.

Toute cette actualité sociale est bien plus importante que les déclarations des hommes politiques.

Mais comment ignorer que, demain 14 janvier, on aura le fin mot d'un pseudo-suspense : qui, l'UMP, le parti au gouvernement, désignera-t-il comme son candidat ? Il paraît que Sarkozy a toutes ses chances... c'est d'autant plus comique qu'il est le seul candidat à la candidature de son parti !

Il y aura du spectacle, rapporté par toutes les télévisions. Il y en aura, d'après Bayrou, pour la modique somme de cinq millions d'euros. L'acteur principal, Sarkozy, s'y prépare depuis des mois, en réalité depuis des années.

Car les dirigeants politiques sont là surtout pour assurer le spectacle. Et pas seulement au moment de se faire élire, mais aussi une fois élus. Le cérémonial et les fastes de la République sont là pour accréditer l'idée que les décisions essentielles sont prises par eux, c'est-à-dire en dernier ressort par la fraction de la population qui les aura élus. Mais en réalité, ils ne font qu'exécuter ce que leur demandent ceux qui assurent le véritable pouvoir dans ce pays : les propriétaires et les dirigeants des plus grosses entreprises, que personne n'a élus si ce n'est un Conseil d'administration restreint, représentant les intérêts de gros, voire de très gros, actionnaires.

Qui, parmi les travailleurs, peut ignorer que, dans le domaine économique, il y a une véritable dictature. Les patrons ont le droit de tout faire : fermer des entreprises, délocaliser, licencier sans avoir de comptes à rendre à quiconque. Mais, en dominant l'économie, le patronat et les gros actionnaires qu'il représente dominent aussi toute la vie sociale et toute la politique. Ils peuvent faire pression sur les villes, les régions, voire le pays tout entier.

Quant aux dirigeants politiques, leur seul rôle c'est de justifier les décisions prises, y compris les décisions les plus contraires aux intérêts de la collectivité, y compris les pires infamies.

La cérémonie d'investiture de Sarkozy risque cependant d'être troublée par ses propres amis politiques. Villepin, le Premier ministre, a déjà annoncé que, s'il va bien se rendre au grand barnum de l'UMP, ce sera seulement à l'heure du petit déjeuner ou du déjeuner. Pour le reste, il a annoncé qu'il n'a pas l'intention de voter pour Sarkozy, en arguant que tant que le Président de la République en place, Chirac, n'a pas annoncé ses intentions, il réserve son soutien.

Quant à Chirac, il n'est nullement disposé à annoncer ses intentions avant le dernier moment, histoire de ne pas rendre les choses faciles pour Sarkozy qu'il ne porte vraiment pas dans son coeur, et c'est le moins qu'on puisse dire. D'ici qu'il refasse le coup qu'il avait fait à Giscard lors de l'élection présidentielle de 1981 où, entre les deux tours, il avait appelé en douce ses amis à voter contre Giscard, candidat en principe de son camp, et donc à voter pour Mitterrand, le présumé adversaire ! Comme quoi, dans ce beau monde, il faut surtout se méfier de ses propres amis.

Oh, l'hostilité de Chirac envers Sarkozy ne porte pas sur la politique puisqu'ils mènent ensemble la même politique réactionnaire depuis cinq ans ! Non, si Chirac a de bonnes raisons d'en vouloir à Sarkozy, c'est que celui-ci ne cache pas depuis des années que son seul sentiment envers Chirac peut se traduire par " je veux ta place " !

Les classes populaires ont aussi de toutes autres raisons, et autrement plus fondamentales, d'en vouloir à Sarkozy qui résume en sa personne la droite réactionnaire dans toute sa vérité : haineuse envers les travailleurs, méprisante envers les classes populaires et dévouée ouvertement, corps et âme, aux classes riches.

Malgré ses envolées démagogiques sur la rupture avec les années Chirac, Sarkozy est l'homme politique qui incarne le mieux toutes les mesures anti-populaires prises par le gouvernement de droite dont il fait partie.

Depuis cinq ans, ce gouvernement de droite a attaqué le monde du travail sur tous les fronts : retraites démolies, cotisations augmentées de l'assurance maladie alors que les services rendus sont sans cesse réduits, limitation progressive de tout ce qui, dans la législation du travail, donne aux travailleurs quelques armes juridiques pour se défendre.

Tout cela a conduit à une régression sociale profonde, aggravée encore par le recul des services publics, par leur détérioration : des services de grands hôpitaux supprimés, des maternités ou des hôpitaux de proximité fermés, des lignes locales de chemin de fer abandonnées, des bureaux de poste de village ou de quartier disparus.

En même temps, le gouvernement a systématiquement favorisé les possédants, petits mais surtout grands. Il diminue les impôts des plus riches, il réduit les droits d'héritage pour ceux qui ont des fortunes, il plafonne les impôts des plus fortunés avec le " bouclier fiscal ", et tout cela au détriment de tout ce qui dans le budget pourrait être consacré à améliorer les services publics au lieu de les détériorer.

Oui, les cinq années de gouvernement de droite ont été des années sombres pour les classes populaires. Mais, contrairement à ce que prétendent les dirigeants socialistes, il n'y a pas eu rupture de continuité à l'occasion des changements de majorité. Il n'y a eu qu'aggravations plus ou moins brutales. En se remémorant le quart de siècle passé pendant lequel la gauche et la droite ont passé à peu près le même temps au pouvoir, on a du mal à se rappeler qui a porté quel coup contre le monde du travail. C'est qu'elles en ont porté toutes les deux, l'une après l'autre ou ensemble.

Malgré tout le mal que les dirigeants politiques de la droite ont fait aux classes populaires, les causes fondamentales de la dégradation du sort du monde du travail viennent, bien au-delà des politiques menées, du grand patronat et, au-delà de celui-ci, du système économique qu'il dirige et qui fonctionne à son profit ou au profit de ses mandataires, les financiers qui manipulent des capitaux énormes.

Dans ce système économique, c'est la concurrence, c'est la recherche du profit qui déterminent tout, y compris le choix de ce qu'on produit et de ce qu'on ne produit pas. Même ce qui est nécessaire à une vie normale n'est fabriqué en quantité suffisante que si sa production rapporte du profit. Et lorsqu'elle n'en rapporte pas assez, on l'abandonne.

Les hommes politiques, les médias et jusqu'à l'école contribuent à inculquer l'idée que le profit est indispensable pour faire tourner l'économie. On nous dit que les profits élevés signifieraient que les entreprises sont en bonne santé et que des entreprises en bonne santé, c'est bon pour toute la société !

C'est une contre-vérité, un mensonge abominable, qu'on fait passer pour une vérité première. Car la société n'a aucun contrôle sur ces profits et sur l'usage qui en est fait. Ils sont, pour une large part, dilapidés par les classes riches en dépenses de luxe, yachts, jets privés, résidences secondaires, pierres précieuses ou oeuvres d'art. L'industrie du luxe est le seul secteur de l'économie qui marche bien.

Il est injuste et révoltant qu'un riche privilégié possède de multiples résidences qu'il n'habite pas alors qu'il y a des gens qui meurent de froid parce qu'ils sont contraints de dormir dans la rue. Il est injuste et révoltant que certains puissent payer plus pour une bouteille de grand cru qu'un salarié normal pour la nourriture de toute sa famille un mois durant. Mais le pire n'est même pas là.

Le pire, c'est la guerre entre les grandes entreprises pour assurer le maximum de profits à leurs actionnaires, qui se traduit par un immense gâchis des ressources et du travail humain. Le pire, c'est que ce soit la Bourse et ses fluctuations, la spéculation financière, qui rythment la vie de la société et qui fait à un pôle la fortune extravagante de quelques-uns et à l'autre pôle ruine la vie de milliers d'autres.

La société n'exerce aucun contrôle sur les conseils d'administration des grandes compagnies industrielles et financières. Ni directement ni par l'intermédiaire de l'État. Les conseils d'administration ont les mains libres de mener ce que par euphémisme on appelle la concurrence, mais qui est en réalité une guerre économique. Et peu importe à ceux qui dirigent la société que cette guerre économique soit menée comme toutes les guerres avec la peau de la population ! Peu leur importe que le duel entre deux grandes entreprises pour gagner l'une sur l'autre des parts de marché ou, comme c'est à la mode depuis plusieurs années, de se racheter les unes les autres, se traduit par des milliers de victimes ! Oh, pas des morts, en tout cas pas tout de suite, mais d'abord des chômeurs puis des SDF !

Alors, il faut qu'il y ait dans cette campagne au moins quelqu'un qui dénonce ce système dans son ensemble, qui dise qu'il est catastrophique pour la société ; qui dise que, si on veut véritablement changer le sort de la majorité de la population, c'est à ce système qu'il faut s'en prendre vraiment.

La raison de ma candidature à l'élection présidentielle de 2007 est de dire pourquoi et comment la mainmise de la grande bourgeoisie sur l'économie et la société est la cause des maux principaux dont souffre la société.

Et cela, personne d'autre ne le dira dans cette campagne, et surtout aucun des deux candidats dont toute la presse répète qu'ils s'affronteront au deuxième tour et que c'est l'un d'eux qui inévitablement sera le président de la République.

Que Sarkozy ne le dise pas, c'est dans la nature de la droite. Mais son adversaire désignée, Ségolène Royal, candidate du Parti socialiste, ne le dira pas plus. Ces deux candidats ont été littéralement fabriqués au cours des mois précédents, avec la participation des grandes chaînes de télévision et des grands journaux. Ces chaînes de télévision ou ces médias qui, lorsqu'ils ne sont pas propriété d'État et sous la coupe du gouvernement, appartiennent à Bouygues, Lagardère, Dassault, l'un bétonneur, les autres fabricants d'armes, mais en tout cas représentants les sommets de la classes bourgeoise de ce pays.

Ce sont ceux-là qui ont le pouvoir de fabriquer l'opinion publique et de lancer des candidats comme ils peuvent lancer des marques de lessive ou des voitures. Sarkozy ne peut pas faire un pas dans un commissariat de quartier ou Ségolène Royal parcourir la muraille de Chine sans qu'une armada de cameramen, de photographes et de journalistes les accompagne !

Même le Conseil supérieur de l'audiovisuel, pourtant très modéré dans ses jugements, s'est senti obligé de faire des remontrances aux chaînes de télévision en raison du décalage considérable sur les temps de passage à l'antenne entre, d'une part, les deux vedettes fabriquées et, d'autre part, les autres candidats. Le rapport va de 1 à 5 pour les moins mal lotis des candidats dits petits, voire de 1 à 10 ou de 1 à 20 pour les autres !

A ce niveau-là, ce n'est plus une injustice télévisuelle, mais un fait social. Le signe que ceux qui possèdent les chaînes de télévision et les grands médias ont sélectionné leurs candidats et les ont choisis bien avant que les électeurs aient exprimé leur choix.

Pendant les deux semaines de la campagne officielle, les chaînes de télévision seront censées respecter l'égalité formelle. Il y aura en particulier les émissions officielles où les candidats se succèderont à la queue leu leu pour trois minutes chacun voire moins, et qu'il faut, c'est vrai, avoir du courage pour regarder.

Alors, bien sûr, Sarkozy, et la droite qu'il représente, est plus près du coeur et du porte-monnaie de la grande bourgeoisie parce qu'il se présente drapeau déployé comme son représentant. Mais Ségolène Royal est parfaitement acceptée par elle comme une alternative valable.

Ségolène Royal, après ses premières semaines de campagne où elle se contentait, disait-elle, d'être " à l'écoute des Français ", a présenté son programme lors des ses voeux. Elle a parlé de la " construction de 120 000 logements sociaux ", avec à la clé, dans le cas de désobéissance par certaines communes, l'État qui se substituera " à la carence de ceux qui s'enferment dans l'égoïsme territorial en y lançant lui-même les programmes de logements nécessaires ". Mais il faudra donc dix ans pour offrir un logement à ceux qui sont sur des listes d'attente, sans parler de ceux qui s'y ajouteront pendant ce temps !

Elle a dénoncé le niveau des salaires. Oh, sous la forme tiède d'un " le travail ne paie pas ", en s'en prenant aux " insécurités ", liées selon elle " à l'idéologie d'un certain patronat " qui " fait de la précarité, du blocage salarial, du chantage aux délocalisations ... la recette de la compétitivité qui tient en réalité à bien d'autres facteurs ". " Un certain patronat ", comme si ce n'était pas l'attitude de l'ensemble du grand patronat ! Et tout ce constat pour aboutir à la proposition d'une " sécurisation des parcours professionnels pour les salariés ".

Ségolène Royal se garde bien de prendre des engagements précis et concrets. Mais, même le peu qu'elle promet et qui pourrait aller dans le sens des classes populaires, encore faut-il qu'elle ait les moyens de ses promesses ! Mais ces moyens, c'est le grand patronat qui en dispose. Et Ségolène Royal, si elle accompagne ses promesses d'une autre musique que celle de Sarkozy, n'est pas plus disposée que son concurrent à s'en prendre au grand patronat et à ses intérêts.

Or, on ne pourra rien faire pour améliorer la situation des classes populaires sans s'en prendre à la dictature du grand patronat sur l'économie et sur la société.

Marie-George Buffet, candidate du Parti communiste mais qui se présente aussi comme celle d'une " gauche populaire et anti-libérale ", avance, certes, un certain nombre d'exigences qui correspondent aux aspirations du monde du travail.

Elle promet l'abrogation du CNE, des contrats précaires et des temps partiels imposés. Elle propose que, dès la mise en place du gouvernement, le Smic soit porté à 1500 euros. Comme elle propose que les loyers soient plafonnés à 20 % des revenus des ménages. Mais elle ne dit pas qui obligera les propriétaires à louer à ce prix-là.

Mais, en réalité, ses promesses n'engagent qu'elle car elle a beau se présenter dans sa campagne comme la représentante d'une " gauche radicale de gouvernement ", le seul gouvernement dont elle pourrait faire partie, le cas échéant, sera un gouvernement socialiste. Un tel gouvernement sera sous l'autorité de Ségolène Royal. Et Marie-George Buffet ne pourra que se taire ou démissionner, et elle ne voudra pas faire plus que ce qu'elle a fait pendant les cinq ans où elle a été ministre du gouvernement Jospin.

Voter pour Marie-George Buffet, c'est donc, en réalité, voter pour Ségolène Royal et la politique de cette dernière.

Rien que pour revenir en arrière sur la régression sociale des dernières années, il faudra que les travailleurs imposent un certain nombre de revendications. Interdire les licenciements dans toutes les entreprises, à commencer par celles qui font du profit pour stopper la progression du chômage réel et de la précarité. Augmenter tous les salaires d'au moins 300 euros. Imposer un salaire minimum de 1500 euros net et qu'aucun salaire ne puisse y être inférieur. Transformer tous les contrats précaires en CDI.

Comme il faut imposer la suppression de toutes les mesures contre la retraite et les retraités prises par Balladur, maintenues par Jospin et aggravées par Raffarin, avec une pension qui soit au minimum égale au Smic.

Il faut aussi annuler toutes les privatisations dans les secteurs qui ont été des services publics ou qui devraient le devenir. La construction de logements sociaux en particulier devrait devenir un service public.

Et pour financer tout cela, il faudrait rétablir l'impôt sur les bénéfices des sociétés au taux de 50 % où il était dans le passé et supprimer toutes les faveurs fiscales qui ont été accordées aux plus riches au fil des ans.

Ce ne sont nullement des revendications révolutionnaires, loin de là. Ce ne sont que les mesures indispensables pour que les travailleurs retrouvent simplement leurs conditions d'existence d'il y a trente ansans, où pourtant, déjà, la vie n'était pas rose pour le monde du travail.

Ces mesures, je les défends depuis trente ans. La presse me reproche assez de me répéter depuis 1974. Dans le passé, je parlais de " mesures d'urgence ", d'un " plan d'urgence ". L'urgence est plus grande encore aujourd'hui parce que la situation du monde du travail s'est encore aggravée. Eh oui, je me répète depuis trente ans parce que, si les choses ont changé depuis trente ans, c'est en pire !

Le patronat comme les dirigeants de l'État, quelle que soit leur étiquette, nous diront que tout cela, ce n'est pas possible. Les dirigeants de l'État nous répètent qu'il n'est pas possible de partir en retraite au même âge qu'il y a quarante ans, sous peine de faillite du système de retraite, alors pourtant que, depuis quarante ans, la productivité a fait des progrès considérables. Les patrons, de leur côté, expliquent à chaque licenciement collectif, du moins quand ils daignent s'expliquer, que, s'ils suppriment des emplois, c'est pour en sauver d'autres, qu'ils n'ont pas le choix, que c'est la concurrence ou que c'est la mondialisation.

Voilà pourquoi, même pour leur imposer les modestes objectifs que je viens d'énumérer, il faut que les travailleurs, que les consommateurs, que la population concernée, puissent contrôler le fonctionnement des entreprises, leurs stratégies et surtout leurs finances.

Si on contrôle les profits des entreprises, si on contrôle d'où vient l'argent, par où il passe, quels sont les coûts réels de production, quels sont les profits et où ils vont, on pourrait empêcher qu'ils servent à racheter des entreprises déjà existantes. On pourrait vérifier qu'il est possible de créer des emplois correctement payés et en diminuant les efforts ou le temps de travail de chacun.

Il faut imposer que la population ait un accès direct à tout ce que les conseils d'administration envisagent pour l'avenir de leurs entreprises. Ce n'est pas une affaire privée car l'activité d'une entreprise et même les dividendes de ses actionnaires résultent de l'activité de l'ensemble de ses travailleurs. Et ce qu'une entreprise devient concerne toute la région où elle est implantée et toute la population.

On ne peut pas empêcher les licenciements, on ne peut pas empêcher les délocalisations, on ne peut pas diminuer, voire supprimer, le chômage, sans s'en prendre à ceux qui possèdent et dirigent à leur profit toute l'économie. Sans cela, on ne peut pas résoudre les problèmes de la jeunesse, c'est-à-dire disposer de crèches puis de maternelles et d'écoles primaires en nombre suffisant et, surtout, d'enseignants en nombre voulu pour donner un enseignement adapté à chacun.

Je sais que les classes populaires veulent avant tout empêcher que Sarkozy soit élu. Je sais que ce qui leur apparaît le plus urgent, c'est de se débarrasser du pouvoir de la droite.

Et moi-même, je peux affirmer que si, après le deuxième tour, Sarkozy était obligé de remballer sa morgue et sa hargne contre les classes populaires, cela me ferait bien plaisir.

Mais ce plaisir ne suffit pas. Ce n'est pas avec cela qu'on pourra payer son loyer, assurer l'éducation des enfants, se soigner ou trouver un travail ou un logement quand on n'en a pas.

Il ne suffit pas de chasser les hommes de droite de la présidence de la République ou du gouvernement pour que la politique de droite en soit chassée pour autant. Cette politique de droite pourra être reprise à son compte aussi bien par un gouvernement de gauche, pour la bonne raison que c'est la politique exigée par le grand patronat. Depuis trente ans que la gauche et la droite se relaient à la tête de l'État, seules changent les équipes qui dirigent, pas la politique qu'elles mènent. Une politique au service du grand patronat, destinée à réduire, toujours plus, la part des salariés pour accroître celle des possesseurs de capitaux.

Je me présente dans cette campagne pour que les travailleurs, c'est-à-dire les ouvriers, les employés, les enseignants, les techniciens, les chômeurs, les retraités, puissent dire qu'ils ne se laisseront pas tromper par la droite, bien sûr, mais pas plus par ceux qui se disent de gauche. Il faut que les travailleurs puissent dire qu'ils ne se font aucune illusion sur les dirigeants politiques, qu'ils n'en attendent pas de solution à leurs véritables problèmes. Car, derrière les gouvernements, c'est le grand patronat qui décide et qui tire les ficelles.

Je sais, bien sûr, que je ne peux pas être élue. Ne peuvent être élus dans les circonstances habituelles que ceux qui sont appuyés par le grand capital, son argent, ses appareils politiques, son influence sur les chaînes de télévision.

Une candidate qui combat leur système n'a qu'une seule chance d'être élue : être portée par un très puissant mouvement social.

Mais, même élue dans ce genre de circonstances exceptionnelles, je ne pourrais rien faire sans que le mouvement social se prolonge bien au-delà des élections et puisse imposer au patronat les décisions qui pourraient, qui devraient être prises contre leurs intérêts privés afin de sauver les intérêts de la collectivité.

Il faudrait que ce soit le mouvement social, la puissance de la classe ouvrière, qui impose aux juges de respecter les lois prises en faveur des travailleurs et des pauvres.

Il faudrait que ce soit le mouvement social qui interdise à la police d'intervenir contre les travailleurs lorsqu'ils imposeront le contrôle de la population sur les finances des entreprises, sur leurs projets et sur leurs choix.

Il faudrait surtout que le mouvement social soit assez puissant pour briser la résistance du patronat lui-même.

Nous ne sommes pas dans cette situation aujourd'hui. Mais nous y serons un jour, j'en suis convaincue, car cette société est destinée à être remplacée.

Mais il faut que le vote de l'électorat populaire soit ressenti comme l'annonce ou du moins la possibilité d'une menace. Plus il y aura de votes contestataires d'extrême gauche, plus cela redonnera confiance à tous ceux qui en ont assez de recevoir des coups et qui ont envie de les rendre.

Contre le mur d'argent, comme on disait dans le temps, contre la dictature du capital, il n'y a pas d'autre moyen que la puissance des masses exploitées, que leur colère, qui fasse vraiment peur au grand patronat et à la bourgeoisie.

Voilà les idées que je défendrai dans cette campagne. Ce n'est pas le programme d'une personne ou d'une organisation, c'est un programme que seule l'action collective des travailleurs pourra imposer.

Aidez-nous à faire en sorte que nombreux soient ceux qui, dans les classes populaires, en votant pour ma candidature, montrent qu'ils partagent les idées que je viens de défendre. C'est la seule façon d'assurer que cette élection fasse plus que de chasser Sarkozy et d'amener Ségolène Royal.

Il faut que le score de l'extrême gauche contestataire montre, à la nouvelle équipe qui viendra au pouvoir comme au patronat, qu'à force de continuer la politique qui est menée depuis tant de temps, ils mettront le feu à la plaine !