Discours politique

Jean-Marie Le Pen, Conférence de Presse (Anniversaire du traité de Rome) (23/03/2007)

Le 25 mars 1957 était signé dans la salle des Horaces et des Curiaces du Quirinal à Rome le Traité de Rome entre les ministres des Affaires Etrangères des 6 pays fondateurs de la CEE : la France, l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg.

La France était représentée par MM. Christian Pineau et Maurice Faure, respectivement ministre socialiste des Affaires étrangères et secrétaire d'État radical-socialiste aux Affaires étrangères du gouvernement de Guy Mollet.

Curieusement, le cinquantième anniversaire du Traité de Rome sera fêté à Berlin dimanche prochain sous l'autorité de Madame Merkel, chancelier d'Allemagne et Président en exercice de l'Union européenne. Les mauvais esprits pourraient y voir une réminiscence de l'Axe Rome-Berlin, ce qui ne serait pas faux sur un plan politico-institutionnel.

À cette occasion, les chefs d'État et de gouvernement de l'Union européenne, les présidents de la Commission européenne et du Parlement européen signeront la "Déclaration de Berlin", déclaration officielle pour le 50ème anniversaire de l'Europe et profession de foi rappelant, selon ses thuriféraires, les valeurs communes de l'Europe, ses succès, ses conquêtes et ses espoirs.

Le cérémonial pompeux cache beaucoup d'arrière-pensées. Ce n'est hélas qu'un prétexte pour relancer l'intégration européenne, encalminée depuis les deux NON français et néerlandais à la Constitution européenne en mai 2005.

Généralement, les anniversaires sont l'occasion de faire un bilan. À Berlin, au-delà de l'autosatisfaction habituelle à ce genre de manifestation, rien de tel. Quand on voit la difficulté que l'Allemagne a à rédiger un document court, compréhensible par tous et acceptable par les 27 États membres, on comprend que l'idée européenne des Pères fondateurs de l'Europe est un astre mort. À ce jour, nous n'avons même pas ce document !

Il est vrai que du Traité de Rome au Traité de Nice, sans même parler de la défunte Constitution européenne, l'Europe a changé de nature, de dimension et, au passage, a perdu son âme.

Le Marché Commun initial, c'était une Europe de la mesure avec 6 États, une Europe protectrice avec un tarif douanier extérieur commun et la mise en place de la préférence communautaire, une Europe dynamique avec la suppression des barrières douanières entre les États membres. C'était l'Europe franco-allemande du couple de Gaulle-Adenauer avec un accord tacite : aux Allemands l'industrie, à la France l'agriculture qui allait devenir la PAC en 1962, après la Conférence de Stresa. À tous la paix et la prospérité.

Sans refaire l'historique de l'Europe, nous voyons bien que L'Europe a changé de nature en 1992 avec le Traité de Maastricht. De Communauté économique européenne, l'Europe est devenue une Union européenne avec vocation à devenir une Union politique. Des politiques communes de départ, on est passé à des institutions fortes et indépendantes qui ne peuvent déboucher, à terme, que sur un Super État européen que nous dénonçons depuis le début, en ce qui nous concerne. Ce Super État se bâtit sous nos yeux avec Bruxelles comme capitale politique, Luxembourg comme capitale judiciaire et Francfort comme capitale financière.

La politique des "petits pas" et des réalisations concrètes chère à Jean Monnet et à Robert Schuman est allée au-delà de leurs espérances. L'Europe s'est emballée, est devenue folle, sans pilote, sans freins, sans direction, sans frontières. L'Europe d'aujourd'hui, celle voulue par MM. Sarkozy, Bayrou et Mme Royal a trahi les idéaux européens d'hier, a ouvert ses frontières avec sa folle politique libre-échangiste et d'immigration, a supprimé ses frontières en acceptant la Turquie et demain, Israël ou le Maroc, n'a pas su protéger son marché de la mondialisation, a laissé sur le carreau des millions de travailleurs, victimes de dumping social et monétaire ainsi que de concurrence déloyale. Triste bilan, masqué par la fuite en avant et les utopies fédéralistes et millénaristes des chefs d'État et de gouvernement et de ceux qui aspirent à présider la France.

Les atteintes à la souveraineté française sont multiples et chaque jour qui passe nous en apporte de nouveaux exemples. Les politiques, les media, les intellectuels autoproclamés et les lobbies sont à la fois de plus en plus menaçants et de plus en plus précis : il est impossible, disent-ils, de concilier l'idée traditionnelle d'État-Nation et l'intégration européenne. D'autres vont même jusqu'à parler d'un nécessaire gouvernement européen ce qui serait possible avec la Constitution européenne.

À partir du moment où nombre de compétences de nos États ont été transférées à Bruxelles (monnaie, concurrence, politique commerciale, politique agricole et pêche, une partie de la politique d'immigration, etc...), il faut aller plus loin et rendre ce mouvement de dessaisissement des compétences régaliennes irréversible. C'est la preuve par l'absurde qu'un organisme qui a du pouvoir est conduit à en abuser, fût-ce au détriment de l'intérêt général.

La législation sur les pharmacies en France ne plait pas à Bruxelles, il faut la modifier au nom de la liberté d'établissement ; le prix minimum pour les cigarettes déplait pas à Bruxelles, il faut modifier notre législation en vertu de la liberté des prix ; Bruxelles veut démanteler EDF et GDF au motif qu'il y aurait un risque de position dominante dans la production et l'approvisionnement de l'énergie ; Bruxelles veut libéraliser le secteur postal en 2009 afin de favoriser la concurrence au risque de pénaliser les régions rurales ; Bruxelles veut libéraliser le trafic ferroviaire des voyageurs après le fret au nom du dogme de la concurrence. Bruxelles veut réduire fortement les droits de douane en matière agricole pour faire plaisir aux Américains. Bruxelles veut s'attaquer au monopole des notaires, à la législation imposant aux architectes en chef des monuments historiques d'être de nationalité française, aux laboratoires d'analyses de biologie médicale au nom de la libre circulation des services. Même les secteurs stratégiques ou liés à la défense nationale sont dans le collimateur de Bruxelles. M. de Villepin avec son "patriotisme économique" l'avait appris à ses dépens. Rien n'échappe à la vigilance de Bruxelles, aucun secteur n'est à l'abri des services inquisitoriaux de la Commission. Toute velléité d'indépendance, de préférence nationale est suspecte. Toute norme juridique, toute tradition fut-elle ancestrale peut être remise en cause du jour au lendemain selon le bon plaisir des eurocrates de Bruxelles. Big Brother est partout qui vous surveille, où que vous soyez !

Mesdames et Messieurs, ce totalitarisme larvé de la Commission est devenu insupportable aux peuples et aux Nations européennes. On s'attaque à leur mode de vie, à leurs traditions, à leur patrimoine au nom de la "concurrence libre et non faussée" comme il est souligné à plusieurs reprises dans les Traités et l'on met en place ce rouleau compresseur uniformisateur, égalitariste et liberticide qui est à l'opposé du génie de l'Europe et de ses peuples à la fois si différents et si semblables.

Dans ces conditions, on peut légitimement se poser la question à quatre semaines du scrutin : un Président de la République pour quoi faire ? Aura-t-il, comme je le disais il y a 20 déjà, au sein de l'Euroland, moins de pouvoirs que le gouverneur d'un État américain ou que le Président d'un Land allemand ? Ou bien sera-t-il l'ultime défenseur de la Nation française, de sa Constitution, de ses lois, de son droit, de ses coutumes face à l'hydre bruxelloise toujours plus tentaculaire ? Cette question est essentielle et mérite d'être posée aux Français.

Trois des prétendants à la magistrature suprême, MM. Sarkozy et Bayrou et Mme Royal ont tous appelé à voter OUI au referendum sur la Constitution européenne en mai 2005.

Que signifie concrètement cet engagement ?

Ils sollicitent le suffrage des Français, leur demandent un blanc-seing pour affaiblir gravement la fonction présidentielle, la subordonner à la technocratie de Bruxelles, au vote à la majorité qualifiée du Conseil, aux foucades et à la démagogie du Parlement européen. Dans ces conditions, le Président de la République française ne serait plus que l'exécuteur des "basses oeuvres" décidées par d'autres : le Président du Conseil européen élu pour deux ans et demi, le ministre des Affaires étrangères de l'Union européenne doté d'un service diplomatique, le Président de la Banque centrale européenne ou les juges tout puissants de la Cour de Justice de Luxembourg.

Les Français doivent savoir, avant d'aller voter, ce que fera le futur Président de la République, quelle sera sa marge de manoeuvre et s'il entend ou non résister à la tutelle de Bruxelles et à ses empiètements toujours plus graves.

Je suis, Mesdames et Messieurs, le seul candidat à m'engager solennellement et publiquement à ne pas revenir sur la décision souveraine du peuple français qui s'est prononcé clairement à plus de 54 % le 29 mai 2005 contre une Constitution européenne imposée à la France par M. Chirac et votée à plus de 90 % par le Parlement français. On comprend mieux pourquoi sur les 18 États membres ayant ratifié la Constitution européenne, seuls 2 l'ont ratifiée par referendum, le Luxembourg et l'Espagne. Ils sont courageux mais pas téméraires, nos démocrates en peau de lapin ! Soit dit en passant, les fédéralistes et européistes de tous bords nous avaient dit qu'avec le Traité de Nice ce serait le chaos à 27, que l'Europe serait paralysée, qu'elle ne pourrait plus fonctionner et autres calembredaines du même tonneau. Or, que constate-t-on ? L'Europe ne fonctionne ni mieux, ni plus mal qu'avant et son économie va même en s'améliorant, à l'exception notable de la France où tous les clignotants économiques sont au rouge.

Permettez-moi, brièvement, de rappeler ce que disent mes trois concurrents en matière européenne et, plus précisément, sur le Traité constitutionnel.

M. Sarkozy, après avoir défendu un mini-traité constitutionnel (amputé de la partie III sur les politiques de l'Union) veut maintenant un traité simplifié. Où est la différence entre les deux formules ? Pour ma part, je n'en vois pas. Le scandale réside dans la manière de ratifier en catimini la nouvelle Constitution européenne par voie parlementaire. Ce qu'a décidé souverainement le peuple français serait défait par le Congrès. Il s'agirait, et je pèse mes mots, d'un véritable hold-up pseudo-démocratique, d'un coup d'État institutionnel digne d'une république bananière.

Nicolas Sarkozy ne disait-il pas dans son discours de la Porte de Versailles du 14 janvier 2007 : "Je veux être le Président d'une France qui ne transige jamais sur son indépendance ni sur ses valeurs". Mais il fait exactement l'inverse en sacrifiant délibérément la souveraineté et l'indépendance de la France par le biais d'une Constitution européenne clairement supra-nationale qui affirme, en particulier la supériorité des "lois" européennes sur les lois nationales comme vient de le rappeler le Conseil d'État le 9 février dernier après le Conseil constitutionnel en juin 2004.

Madame Royal, à l'inverse de M. Sarkozy, veut un maxi-traité, un traité "vitaminé" auquel on ajouterait un protocole social. L'ennui c'est qu'il existe déjà aux articles III-209 à III-224 mais personne ne lui a dit. Ce traité indigeste serait ratifié par referendum en juin 2009 en même temps que les élections européennes.

Quant à M. Bayrou, il veut une Union européenne à "deux cercles" reprenant la théorie peu originale et éculée des cercles concentriques ou groupes pionniers chers à Jacques Chirac. Nous rappellerons à M. Bayrou qui n'a sans doute jamais lu les Traités européens ni la Constitution européenne que la théorie des deux cercles figurait dans feue la Constitution européenne sous la dénomination de "coopérations renforcées" et y occupait même un chapitre. M. Bayrou veut un texte "bref, dense, significatif, pas "mini" (suivez mon regard !) mais solide, lisible par tout le monde" et également ratifié en 2009 par referendum.

Nos trois impétrants oublient, d'une part que le texte de la Constitution européenne est caduc depuis les rejets français et néerlandais et, d'autre part, qu'ils ne sont pas seuls en Europe et que la procédure, le contenu du texte et la date de sa ratification ne dépendent pas d'eux.

Mais l'affaire est d'importance d'autant que le Président élu en mai 2007 assurera au second semestre 2008 la Présidence de l'Union européenne, à un moment crucial pour l'avenir des Nations et des peuples d'Europe. Il faudra à la France, pendant ces six mois, un Président qui puisse résister à la fois aux pressions de la Commission européenne, c'est-à-dire aux technocrates de Bruxelles, aux pressions du Parlement européen, c'est-à-dire aux utopistes euromondialistes, à la pression de certains gouvernements comme ceux de l'Allemagne, de l'Italie ou de l'Espagne et à la pression médiatique.

Qui, pensez-vous sincèrement, peut défendre dans un tel contexte le NON français de mai 2005 et résister victorieusement à ces forces conjuguées ? Je pense être le seul capable d'incarner cette force de résistance nationale dont mon combat politique témoigne depuis 50 ans. Ne suis-je pas le dernier parlementaire encore en activité à avoir voté contre le Traité de Rome en 1957 à l'Assemblée Nationale ?

Mon opposition à l'Europe fédérale en gestation ne date pas d'hier ! Je crois avoir mérité un brevet de civisme pour avoir toujours servi mon pays avec honneur et ténacité. Ce n'est pas à l'heure du danger que je vais abandonner mes compatriotes à ces puissances obscures qui veulent faire disparaître la France dans ce magma européiste dont les frontières ne sont même pas définies.

En conclusion, Mesdames et Messieurs, pourquoi ne pas envisager un nouveau Traité de Rome en 2007 avec Le Pen à l'Elysée, Traité respectueux des souverainetés nationales qui redonnerait, aux peuples et aux Nations d'Europe, le pouvoir confisqué par les oligarchies européistes.

Renégocier les Traités européens, c'est possible. Le maintien de l'unanimité sur les questions d'immigration, la suppression de la Convention de Schengen, la liberté de la TVA sur les secteurs à forte intensité de main-d'oeuvre comme la restauration, la protection commerciale contre des importations à prix de dumping, la défense de la PAC et des services publics, la remise en cause du monopole de la Commission en matière d'aides d'État, la non adhésion de la Turquie, voici quelques exemples de politiques essentielles qui feront l'objet d'une renégociation. D'autres l'ont fait avant nous. Je vous rappellerai, pour mémoire, que le Royaume-Uni et l'Irlande n'appliquent pas la Convention de Schengen, que la Suède, le Royaume Uni et le Danemark n'ont pas l'euro comme monnaie, que le Danemark n'applique pas les politiques communautaires relatives à l'immigration, à la justice et à la police.

Nous ne sommes pas seuls en Europe à vouloir défendre une Europe des Patries. Le Royaume-Uni, la Pologne, la République tchèque sont sur la même ligne que nous. Le leader des Tories, M. Cameron, ne vient-il pas de déclarer que la Constitution européenne était morte et enterrée et qu'il faudrait rendre aux États membres certaines compétences transférées à l'Union européenne. Il en va de même du Ministre de l'Intérieur socialiste. John Reid, le Ministre de l'Intérieur, a donné les grandes lignes d'une stratégie qui propose d'interdire progressivement "l'accès aux avantages de la Grande Bretagne" à ceux qui entrent dans le pays illégalement.

"L'immigration illégale porte atteinte au salaire minimum, elle est injuste, elle sape les droits des travailleurs britanniques, vole l'argent du contribuable en utilisant des allocations, des services publics fournis par les contribuables britanniques pour les britanniques", a déclaré John Reid.

Le Pen aurait-il fait des émules en Europe ?

Une Europe de la coopération dans les domaines scientifique, technologique, culturel et même militaire serait souhaitable et même nécessaire. Pour représenter une force géopolitique industrielle, elle devrait intégrer le continent boréal de Brest à Vladisvostok. Pour ce faire, nous n'avons pas besoin des institutions européennes : il nous faut de la souplesse sans bureaucratie, de la liberté sans contrainte, de la coopération sans sujétion. Telle est l'Europe que nous souhaitons.

Si un accord mutuellement bénéfique n'était pas possible avec nos partenaires européens ou si les conditions posées étaient incompatibles avec notre vision de l'Europe, alors nous nous réserverions le droit de consulter les Français par referendum sur les questions européennes en général et sur l'euro en particulier.

Avec comme ultime question, "ultima ratio", voulons-nous sortir de cette Europe bureaucratique ? Ce serait un peu comme la dissuasion nucléaire, l'arme de dissuasion massive. Elle existe pour que l'on ne s'en serve pas. Mais elle existe... Heureusement, les peuples sont beaucoup plus raisonnables et réalistes que ceux qui les dirigent !