Discours politique
Edouard Balladur, (22/06/2011)
Monsieur le Président,
Au nom de l'Association Georges Pompidou, je tiens à vous remercier. Vous avez souhaité que la
commémoration du centenaire de la naissance du Président disparu fût célébrée avec éclat et y procéder vousmême.
Nous vous en sommes très reconnaissants.
L'action de Georges Pompidou au service de notre pays, comme principal collaborateur du Général de
Gaulle, comme Premier Ministre, comme Président de la République, a marqué l'Histoire : il a enraciné dans notre tradition politique des institutions qu'on croyait seulement taillées à la mesure d'un homme
d'exception ; donné à la France une force économique qu'elle n'avait jamais eue, incitant à la création de
grands groupes industriels ; développé son influence dans le monde en affirmant à la fois son indépendance et sa volonté de coopération pacifique grâce notamment à la francophonie ; favorisé une politique sociale marquée par la participation, l'actionnariat des salariés et la mensualisation ; joué un rôle décisif dans l'élargissement de l'Europe, tout en posant les fondements d'une union économique et monétaire et en faisant accepter par nos partenaires la réunion régulière des chefs de gouvernements, anticipation du Conseil européen. Ce fut pour la France une période heureuse, et ressentie comme telle.
Pourquoi le succès de cette politique ? Parce qu'elle était à la fois novatrice et équilibrée. Georges
Pompidou avait le talent de marier les contraires, non pas dans un esprit de compromis, mais dans un souci de réalisme. Il était ambitieux pour la France, mais à ses yeux cette ambition ne devait pas conduire à la démesure, à l'excès, à l'oubli des intérêts légitimes de chacun, mais prendre en compte de façon intelligente toutes les sensibilités. Vertu politique qui était la condition du succès.
En mai 1968 son action en fut le modèle ; à la volonté de maintenir l'ordre se mêlait celle de
comprendre l'origine des troubles, les besoins nouveaux de la société. Il en était convaincu, quiconque détient le pouvoir ne doit pas abuser de la force momentanée que peut lui donner l'événement, mais au contraire veiller à ce qu'un remède durable soit apporté au désordre.
Oeuvre exceptionnellement féconde à laquelle il n'est pas toujours rendu justice. Peut-être en est-il
quelque peu responsable : il pratiquait un réalisme provocant, presque agressif, se méfiait des excès verbaux, des envolées incontrôlées d'une éloquence qui ne reposerait pas sur la réalité. Il refusait de recourir aux facilités de la démagogie. Et cependant, combien grande était sa capacité de prévoir l'avenir lorsqu'il appelait à une régénération du système monétaire international pour éviter les désordres d'une mondialisation qui s'annonçait ; lorsqu'il incitait l'Europe à s'organiser mieux grâce à une coopération économique renforcée entre les États ; lorsqu'il voyait dans une politique sociale nouvelle le contrepoids indispensable du progrès économique ; lorsque, imprégné de classicisme, il avait la volonté que notre esprit national s'enrichisse, que notre culture s'ouvre à l'art moderne. Mais, toujours, il refusait de théoriser, de dogmatiser, il voulait rester un esprit libre, ouvert à toutes les évolutions, pour mieux prévoir l'avenir.
Homme difficile à classer sauf à recourir aux facilités de la caricature. Libéral quand il le fallait, étatiste
quand c'était nécessaire, attaché aux traditions, mais nullement conservateur et ouvert à toutes les
innovations, percevant les difficultés nouvelles dans lesquelles la France entrait au début des années 70, et
dont elle peine à sortir, soucieux de la réaction de beaucoup de nos compatriotes qui se refermaient sur euxmêmes en refusant l'ouverture à un monde nouveau qu'il ne fallait pas, selon lui, condamner, mais
comprendre. C'était un esprit original et profond, un grand esprit dont l'envergure était volontairement dissimulée par une affectation de bon sens prosaïque. Personnalité exceptionnelle, d'une grande densité, il fut toujours, sans se forcer, à la mesure de son destin, professeur, bras droit du Général de Gaulle, chef d'entreprise, Premier Ministre, Président de la République ; c'était comme s'il était naturellement de plain-pied avec toutes les missions.
Chacun se rappelle ce que fut sa force d'âme lorsque vint la fin et qu'atteint par un destin injuste, il
maintint le cap alors que le monde entier entrait dans une période plus difficile, et affirma sa volonté
d'assumer sa mission jusqu'au bout de ses forces. Frappé par la fatalité, il ne récriminait pas, témoignant de la grandeur de son caractère. Imprégné du souci de sa responsabilité, attaché à son devoir, il manifesta une abnégation, une sorte d'indifférence à son propre sort. Ce destin jusqu'alors toujours heureux prit fin dans la tragédie.
Les Français ne l'ont pas oublié, ils manifestent leur attachement à cet homme qui avait de leurs
réactions une perception naturelle, intime, qui leur ressemblait tellement, qui les représentait au sens meilleur du terme. Grâce à vous, Monsieur le Président, c'est la France qui, aujourd'hui, lui rend hommage. Soyez-en à nouveau remercié.