Discours politique

Nicolas Sarkozy, (26/08/2011)

Mesdames et Messieurs,

Mes chers amis,

Au moment de prendre, pour la première fois, la parole devant vous, je voudrais revenir quelques instants sur les évènements tragiques de MARÉ, que personne ne peut accepter, et que personne ne peut passer sous silence.

Mes premières pensées vont aux quatre familles qui, depuis ce 6 août, pleurent un frère, un cousin, un neveu, un ami. Je veux le dire avec gravité : rien ne justifie la mort de quatre personnes dans de pareilles circonstances.

La Nouvelle-Calédonie est un exemple de paix, de dialogue, de respect des différences. Elle a déjà payé un prix trop important pour ses divisions intestines. La fusillade de MARÉ est à rebours de l'immense chemin parcouru par la Calédonie depuis la fin des années 1980.

Les luttes coutumières, syndicales ou politiques doivent se régler par le dialogue, l'échange, le cas échéant l'élection. Jamais par la violence, qui tombe sous le coup de la loi.

J'aurai l'occasion de revenir, dans la suite de mon déplacement, sur le conflit AIRCAL avec vos élus, lors de la réunion de travail que nous aurons ensemble. Pour le reste, j'appelle très solennellement les autorités coutumières de l'île de MARÉ à régler leurs différends autrement que par la force. Je me réjouis, à cet égard, qu'aujourd'hui, la voie du dialogue semble être retrouvée.

Mes chers amis, il y a soixante-dix ans, six cents volontaires tahitiens et néo-calédoniens se rassemblaient, à l'endroit même où nous prenons place aujourd'hui. Ces volontaires quittaient le port de Nouméa pour une destination inconnue, pour rejoindre les combats de la France Libre.

Le général de GAULLE dira de vos glorieux aînés qu'ils furent « les premiers à ne pas désespérer de la France ».

Comme leurs pères, qui s'étaient illustrés sur les champs de bataille de la Grande Guerre, les volontaires du Bataillon du Pacifique voulaient se battre, pour la France dont ils ne connaissaient, bien souvent, que ses territoires du Pacifique.

Aucun de ces hommes n'avait accepté l'Armistice, aucun de ces hommes n'avait accepté la capitulation de la République.

Aucun de ces hommes, qui embarquaient ce jour-là sur le paquebot « ZEALANDIA », n'avait accepté la trahison du Gouvernement de Vichy et le manquement à la parole donnée, vis-à-vis de l'allié britannique.

Aucun de ces hommes n'avait accepté la honteuse soumission à l'Allemagne nazie. Ces hommes voulaient se battre pour rester fidèles, par devoir et pour l'honneur.

Lorsque résonnèrent une dernière fois les accents de « La Marseillaise », sur le quai de Nouméa, beaucoup pensaient à ce qu'ils laissaient derrière eux : leurs amis, leurs familles et leur jeunesse, car beaucoup parmi eux avaient à peine vingt ans.

Ils s'étaient portés volontaires, car leurs glorieux aînés du Bataillon des tirailleurs du Pacifique ne s'étaient pas dérobés, durant la Première Guerre mondiale, dans les tranchées de Champagne et au Chemin des Dames.

Lors de la précédente mobilisation, en 1914, les hommes du Pacifique déjà avaient répondu à l'appel de la France.

En 1915, une première vague de Calédoniens avait rejoint la métropole.

En 1916, 2.200 hommes les avait rejoint, parmi lesquels figuraient mille tirailleurs Kanaks, engagés volontaires, unis, à de nombreux combattants polynésiens, formant le Bataillon mixte du Pacifique.

A Marseille, le Bataillon d'étape, constitués de tirailleurs Kanaks et Polynésiens, avait été chargé de veiller sur les navires effectuant la liaison avec le front d'Orient.

Transformé en Bataillon de marche, cette unité avait pris part à la Grande Guerre comme unité combattante, en 1918. Le fait d'armes de VESLES-ET-CAUMONT lui a valu une citation à l'ordre de la Dixième armée.

Durant toute la guerre, les « Poilus » de Calédonie s'étaient illustrés sur tous les champs de bataille.

Les volontaires de 1941 avaient cet exemple en tête, lorsqu'ils s'apprêtaient à partir combattre, à nouveau, pour la libération de la France.

Peu d'entre eux imaginaient alors qu'ils embarqueraient pour quatre années de guerre, au cours de laquelle ils se couvriraient de gloire.

Quatre années qui devaient les conduire, depuis votre île, jusqu'aux sables de Libye, sur les plages de Provence et dans les contreforts des Vosges.

Aucun de ces jeunes volontaires n'imaginait, lorsqu'on largua les amarres du paquebot qui les emmenait vers l'Australie, qu'ils entreraient un jour dans Rome libérée et qu'ils défileraient à Paris, devant l'Arc de Triomphe.

La débâcle de juin 1940 avait plongé les territoires français du Pacifique dans l'incertitude.

L'Armistice et le coup d'État constitutionnel du 10 juillet 1940 provoquèrent stupeur et consternation.

Et des hommes d'honneur s'élevèrent alors contre le reniement des principes fondateurs de la République.

Face aux gouverneurs attentistes de Nouvelle-Calédonie et de Tahiti, ils montrèrent le chemin à leurs compatriotes. Ces hommes s'appelaient Henri SAUTOT et Emile de CURTON.

Le 18 juillet 1940, après un référendum improvisé, le commissaire résidant des Nouvelles-Hébrides, Henri SAUTOT, provoquait le ralliement de l'archipel au général de GAULLE.

Un mois après l'Appel du 18 juin, avant même les ralliements des territoires d'Afrique équatoriale française, le Pacifique offrait à la France Libre sa première parcelle de souveraineté.

Dans le dénuement de l'été 1940, ce premier ralliement sonnait comme une note d'espoir et un formidable encouragement pour le général de GAULLE et sa poignée de volontaires.

En Polynésie, les chefs coutumiers donnent de la voix et interpellent l'administrateur des îles Sous-le-Vent, Emile de CURTON : « La France a été vaincue », lui disent-ils, « mais les Maoris, qui n'ont pas combattu, ne peuvent s'estimer battus ».

Au même moment, à Tahiti, un « Comité de la France Libre », emmené par de jeunes patriotes résolus, organise une consultation de la population.

Le 2 septembre 1940, ils sont 5600 à se prononcer en faveur du général de GAULLE, et dix-huit pour Pétain.

Tahiti bascule à son tour dans le camp de la France Libre.

La Nouvelle-Calédonie, ne demande qu'à poursuivre la lutte.

Le 24 juin 1940, le Conseil général de Nouvelle-Calédonie adopte à l'unanimité une délibération en faveur de la poursuite de la guerre.

Le même jour, dans une ambiance de grande ferveur patriotique, la population de Nouméa s'est rassemblée devant le Consulat britannique pour chanter « God Save the Queen », pour chanter « La Marseillaise ».

L'honneur de la France, ce jour-là, est en Nouvelle-Calédonie.

A KONÉ, le conseil municipal adresse ainsi au gouverneur un télégramme sans ambiguïté :

« Les habitants de Koné ont tenu à vous faire savoir leur indéfectible attachement à la nation française et à vous dire qu'ils ne se considèrent nullement comme déliés des obligations et engagements pris envers nos alliés ».

Fort du soutien renouvelé du général de GAULLE, et avec le concours de toute la population de l'île, Henri SAUTOT rallie alors Nouméa.

Le 19 septembre, avec l'aide de tous les habitants de Nouméa et des « broussards » descendus en force, il s'impose comme le nouveau gouverneur de la Nouvelle-Calédonie.

Les chefferies s'engagent aussi aux côtés de la France Libre.

Partout, s'organisent des cérémonies coutumières de déclaration de guerre à l'Allemagne.

Le 11 octobre 1940, à la chefferie de NETCHÉ, le grand chef Henri NAISSELINE fait hisser le drapeau de la France Libre, frappé de la croix de Lorraine.

Il lance un appel à la radio pour que les volontaires mélanésiens s'engagent dans la France Libre :

« D'un regard clair et avec fierté, les indigènes de la Nouvelle-Calédonie libre doivent accourir aux côtés du général de GAULLE pour défendre l'honneur du drapeau tricolore qui représente l'esprit de la liberté et de la justice ».

A Nouméa, Henri SAUTOT crée les milices civiques de la France libre, et trois mois après l'Appel du 18 juin, la France Libre s'incarne dans des territoires, en Afrique, en Asie et dans le Pacifique.

Grâce au ralliement de la Nouvelle-Calédonie, le pari planétaire du général de GAULLE devient une réalité. Durant cinq années, la Nouvelle Calédonie sera au cœur du conflit mondial. Rompant avec Vichy pour ne pas tomber aux mains de son allié japonais, le territoire sera la base arrière des armées américaines, dont elle accueillera plus d'un million de soldats américains durant la guerre du Pacifique.

Par fidélité aux idéaux de la République, le Pacifique a donné à la France Libre ses premiers territoires.

Le Pacifique va lui offrir de formidables soldats, des sous-officiers et des officiers volontaires pour poursuivre la lutte.

Le 21 avril 1941, trois cents volontaires embarqués à bord du MONOWAII arrivent à Nouméa, en provenance de Papeete, pour s'unir avec les volontaires néo-calédoniens.

Et c'est ensemble qu'ils formeront le légendaire Bataillon du Pacifique.

Ces hommes ne feront bientôt plus qu'un, sous la conduite d'un chef d'exception, qui saura transcender leurs différences.

Cet homme hors du commun, c'est le capitaine Félix BROCHE. Il n'est pas seulement leur chef : il est l'âme du bataillon.

Les Tahitiens l'appellent le « metua », le père.

Le 5 mai 1941, à bord du « ZELANDIA », BROCHE quitte Nouméa, emportant le Bataillon vers son glorieux destin.

A la fin de l'année 1941, à l'issue de leur instruction débutée en Australie et poursuivie en Palestine puis en Syrie, le Bataillon du Pacifique est prêt, et rejoint le général KOENIG.

Le Bataillon connaît sa première épreuve du feu à HALFAYA. 6 300 Italiens et Allemands retranchés dans un fort se rendent et sont fait prisonniers.

En février 1942, les « Pacifiens » prennent position à BIR-HAKEIM, et durant de longs mois, les « Pacifiens » vont endurer avec courage les rigueurs du désert : la soif, les tempêtes de sable, la chaleur, le froid, la nuit.

Ils creusent des tranchées et réalisent des coups de main audacieux, et s'opposent à l'Afrika Korps du Maréchal ROMMEL.

Les Bataillons du Pacifique feront l'honneur de l'armée française.

Le nom de BIR-HAKEIM se répand dans le monde entier, et au cœur de ce fait d'armes, il y a les hommes du Bataillon du Pacifique. En tant que chef de l'Etat, je veux dire que les hommes du Bataillon du Pacifique sont entrés dans la légende de France.

Au lendemain de BIR-HAKEIM, les pertes du Bataillon sont lourdes. Leur chef, le lieutenant-colonel BROCHE, leur chef, a été emporté.

Félix BROCHE ne verra pas la Libération. Il ne verra pas, lui qui avait tant foi en ses hommes, les exploits répétés qui vont jalonner la route du Bataillon du Pacifique, jusqu'en Europe.

Le 20 août, le Bataillon s'empare du casino de Hyères, transformé en place forte par les Allemands. Puis il s'engouffre dans la Vallée du Rhône, et participe aux combats des Vosges et il se dirige vers Paris.

A la veille de leur départ de la capitale, le général de GAULLE a tenu à passer en revue le Bataillon du Pacifique car il voulait accrocher personnellement la croix de la légion d'honneur sur la veste de leur chef.

Le 21 mai 1946, cinq ans après leur départ du port de Nouméa, les Pacifiens rentrent enfin chez eux, ici.

Certains volontaires Polynésiens s'arrêtent à Nouméa et s'installent en Nouvelle-Calédonie : c'est le cas, cher Pierre FROGIER, de votre père, qui était également le clairon du Bataillon du Pacifique.

A nouveau, la foule s'est réunie pour accueillir ses héros. Ces hommes sont entrés dans la légende sacrée des combattants de la liberté.

Ensemble, ils ont écrit une page éternelle de l'Histoire de France.

A l'image de tous les Calédoniens engagés durant la Seconde Guerre mondiale pour libérer la France, sur mer, dans les Forces Navales, dans les Forces Françaises Libres, dans les commandos d'élite, dans la résistance, les volontaires du Bataillon du Pacifique témoignent de l'attachement sans failles des populations des territoires français du Pacifique à la France.

C'est pourquoi, mes chers compatriotes, j'ai voulu aujourd'hui rappeler le glorieux destin de ces hommes d'exception. Ces hommes qui vous ont précédé sur ce territoire.

J'ai voulu rappeler cette histoire peu connue du Bataillon du Pacifique pour que les jeunes Calédoniens, soient fiers de l'épopée admirable de leurs parents et de leurs grands-parents, combattants de la liberté sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale.

Que tous les jeunes de Calédonie se souviennent, soixante-dix ans après, de l'engagement désintéressé de ces hommes imprégnés de l'amour de la France, qui ont tout quitté pendant 5 ans pour aller mourir pour la liberté des autres.

Que les jeunes de Nouvelle-Calédonie se souviennent du comportement exemplaire de leurs anciens, soldats modestes et soldats héroïques du Bataillon du Pacifique, vétérans de BIR-HAKEIM et des combats de la Libération.

Que les jeunes de Nouvelle-Calédonie se souviennent de leurs aînés qui, à l'image de la figure lumineuse de Félix BROCHE, donnèrent leur vie pour une cause plus grande qu'eux, la cause de la France libre.

Je suis venu vous dire aujourd'hui que jamais la France n'oubliera le sacrifice de ces hommes intrépides et généreux qui participèrent à tous les combats de la France Libre.

Jamais la France n'oubliera ce qu'elle doit aux volontaires de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie.

Jamais la France n'oubliera ce télégramme de félicitations du général de GAULLE qui, s'adressant à vos aînés, exprima à la population Calédonienne ses « félicitations les plus chaleureuses pour la fermeté et l'enthousiasme avec lesquels elle a manifesté son désir de redresser l'honneur et de continuer la lutte jusqu'à la victoire ».

Mes chers compatriotes, vive la Nouvelle-Calédonie et vive la France !